L’instabilité politique n’est pas une fatalité abstraite : elle est le fruit de choix idéologiques, de renoncements et de calculs d’appareil.
En décembre 1953, la IVe République offre au pays un spectacle édifiant, dont l’élection de René Coty est à la fois le symptôme et le révélateur.
Une République paralysée par ses propres divisions
Le 24 décembre 1953, Ouest-France annonce la nouvelle en citant François Villon : « Tant crie-t-on Noël qu’à la fin il vient ». La formule résume à elle seule l’état d’épuisement d’un régime incapable de trancher. La veille au soir, après six jours de votes et treize tours de scrutin, la France s’est enfin dotée d’un président. Il s’appelle René Coty, il est Havrais, âgé de 72 ans, et inconnu du grand public.
Sous la IVe République, le président de la République est élu à la majorité absolue par les parlementaires réunis en Congrès à Versailles. En théorie, un ou deux tours suffisent. En pratique, l’élection de 1953 vire au blocage institutionnel. Huit candidats se présentent initialement, reflet d’un paysage politique éclaté : Joseph Laniel, favori de la droite modérée, Marcel-Edmond Naegelen pour la gauche, mais aussi Georges Bidault, Yvon Delbos ou encore le communiste Marcel Cachin.
Dès les premiers tours, aucun candidat ne parvient à rassembler une majorité. Les désistements échouent, les votes se dispersent et le Congrès s’enlise. Pour la première fois dans l’histoire républicaine, un troisième tour est nécessaire. Puis un quatrième. Puis un cinquième. Le régime donne le sentiment d’une impuissance organisée, sous les sarcasmes de la presse française et étrangère.
La CED, fracture idéologique et poison politique
Le cœur du blocage tient en trois lettres : CED, pour Communauté européenne de défense. Ce projet, qui prévoit une armée européenne placée sous commandement supranational, fracture les camps bien au-delà des clivages classiques. Laniel y est favorable. Naegelen s’y oppose. Mais aucun des deux ne parvient à entraîner l’adhésion de son propre camp.
La CED agit comme un révélateur de la crise de souveraineté de la IVe République. Les parlementaires hésitent, tergiversent, se neutralisent mutuellement. Les scrutins s’accumulent sans débouché. Au cinquième tour, Naegelen propose un désistement au profit d’Édouard Herriot, qui refuse. Plus tard, l’idée d’un retour de Vincent Auriol est évoquée, puis rejetée.
À partir du quatrième tour, l’élection se transforme en duel stérile entre Laniel et Naegelen, tandis que des votes protestataires surgissent à chaque scrutin. Le régime parlementaire atteint ici son point de rupture, incapable de produire une autorité légitime et incontestée.
C’est précisément dans ce chaos que surgit René Coty. Hospitalisé lors des débats sur la CED, il n’a pris aucune position publique. Ce silence, loin d’être un handicap, devient un atout décisif : Coty n’a ni ennemis déclarés ni passif idéologique sur la question qui divise le pays.
René Coty, l’homme du compromis forcé
Au douzième tour, René Coty recueille 431 voix. Au treizième, le 23 décembre 1953, il est élu avec 477 suffrages, soit 41 voix d’avance seulement. Une victoire étroite, presque gênée, mais suffisante pour sortir le pays de l’impasse.
René Coty incarne un profil rare : avocat de formation, parlementaire depuis cinquante ans, passé du centre gauche au centre droit, sans fanatisme ni radicalité. L’analyste André Siegfried le décrit comme un homme respectueux de l’adversaire, convaincu que la vérité n’est jamais d’un seul côté. Un portrait rassurant pour une France lassée des crises à répétition.
La transmission des pouvoirs avec Vincent Auriol a lieu le 16 janvier 1954 à l’Élysée. Coty travaille d’abord avec Joseph Laniel, confirmé à Matignon par un vote de confiance. Lors de son premier Conseil des ministres, le nouveau président formule un vœu lucide et presque ironique :
J’espère que mon septennat sera heureux et qu’il n’y aura pas beaucoup de gouvernements.
L’histoire se chargera de démentir ce souhait. Quelques mois plus tard, la chute de Diên Biên Phu provoque celle du gouvernement Laniel. René Coty appelle alors Pierre Mendès France. La IVe République continue de vaciller, jusqu’à son effondrement final en 1958.

















