À première vue, Matthew et Hunter ne sont que deux confettis volcaniques perdus dans l’immensité du Pacifique Sud. Pourtant, ces îlots inhabités, situés à l’est de la Nouvelle-Calédonie, cristallisent depuis des décennies une tension diplomatique persistante entre la France et le Vanuatu. Derrière cette querelle territoriale se cache un enjeu majeur : la maîtrise d’une zone économique exclusive maritime de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés, dans une région stratégique du Pacifique.
Un rattachement français ancien mais contesté
Les îlots Matthew et Hunter sont officiellement rattachés à la France depuis 1929, puis intégrés administrativement à la Nouvelle-Calédonie en 1965. Sur le plan juridique, leur statut est clair pour Paris. Pourtant, le Vanuatu continue de contester cette souveraineté en s’appuyant sur des cartes anciennes, notamment issues de la période du condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides.
Cette ambiguïté cartographique, héritée du passé colonial, nourrit encore aujourd’hui la revendication vanuataise. Dès les premières années précédant son indépendance, le Vanuatu a intégré Matthew et Hunter à certaines représentations officielles de son territoire. Une lecture historique qui s’oppose frontalement à la position française, fondée sur des accords bilatéraux conclus à la fin des années 1960 entre Paris et Londres.
La persistance de ce différend illustre une réalité bien connue dans le Pacifique : les frontières maritimes y sont souvent plus sensibles que les frontières terrestres, tant leurs implications économiques et stratégiques sont considérables.
La zone économique exclusive, véritable nerf du conflit
Si Matthew et Hunter suscitent autant d’intérêt, ce n’est pas pour leur superficie terrestre, inférieure à un kilomètre carré pour Matthew. L’enjeu central réside dans la zone économique exclusive (ZEE) qu’ils génèrent. À eux seuls, ces îlots permettent à l’État souverain de revendiquer environ 350 000 km² d’espace maritime, riche en ressources halieutiques et potentiellement en ressources minières sous-marines.
Dans un contexte de raréfaction des ressources et de pression croissante sur les zones de pêche du Pacifique Sud, cette ZEE représente un atout économique stratégique. Elle explique pourquoi le dialogue engagé entre la France et le Vanuatu dépasse largement la simple question symbolique de souveraineté.
La France, qui possède déjà l’un des plus vastes domaines maritimes au monde, voit dans Matthew et Hunter un élément clé de sa présence régionale, tandis que le Vanuatu considère ces eaux comme essentielles à son développement futur.
Des îlots volcaniques au passé géologique mouvementé
Au-delà des enjeux politiques, Matthew et Hunter présentent un intérêt scientifique majeur. Découverts par des navigateurs européens à la fin du XVIIIᵉ siècle, ces îlots sont en réalité les sommets émergés de volcans sous-marins enracinés à plus de 1 000 mètres de profondeur.
Matthew est un volcan actif, dont l’histoire est marquée par des éruptions ayant parfois profondément modifié sa morphologie. Des comparaisons cartographiques du XIXᵉ siècle montrent que près des deux tiers de l’île ont disparu à la suite d’éruptions majeures. La dernière activité volcanique significative remonte au milieu du XXᵉ siècle, rappelant que ces territoires restent instables par nature.
Hunter, plus ancien et géologiquement plus stable, présente quant à lui des traces de passages humains anciens, suggérant des navigations polynésiennes antérieures à l’arrivée des Européens.
Biodiversité et intérêt scientifique durable
Malgré leur isolement et leur instabilité géologique, Matthew et Hunter abritent une biodiversité remarquable, notamment ornithologique. Des missions scientifiques successives ont permis d’y recenser de nombreuses espèces d’oiseaux marins, ainsi qu’une flore adaptée à des conditions extrêmes.
Les progrès technologiques récents, notamment les relevés bathymétriques par sondeurs multifaisceaux, ont permis de mieux comprendre l’architecture sous-marine de ces volcans. Ces données renforcent l’intérêt scientifique international pour ces îlots, bien au-delà du seul débat politique.
Un dossier diplomatique toujours sensible
Les discussions entre la France et le Vanuatu ont repris ces derniers mois, dans un climat diplomatique prudent. Paris réaffirme régulièrement que la souveraineté française n’est pas remise en cause, tout en laissant la porte ouverte à des échanges techniques sur la délimitation maritime.
Matthew et Hunter rappellent ainsi que, dans le Pacifique, de minuscules territoires peuvent avoir un poids géopolitique disproportionné, mêlant histoire coloniale, droit international, ressources naturelles et science. À l’heure où les équilibres régionaux se recomposent dans le Pacifique Sud, le dossier Matthew et Hunter dépasse largement la simple querelle cartographique. Il interroge la capacité des États à gérer pacifiquement des héritages historiques complexes, tout en préservant leurs intérêts stratégiques. Un sujet discret, mais révélateur des tensions profondes qui traversent encore l’océan Pacifique.


















