Deux siècles de chaos, de luttes de pouvoir et de féodalisation rampante : au cœur de ce tumulte, un roi tente de restaurer l’autorité, l’unité et l’État.
Son nom sera pourtant réduit à une chanson moqueuse. À tort.
Dagobert Ier, l’héritier de Clovis et l’homme de l’unité franque
Né vers 602–605, Dagobert Ier, lointain descendant de Clovis, incarne une parenthèse d’ordre et de stabilité dans un VIIᵉ siècle marqué par les rivalités internes.
Très tôt associé au pouvoir, il siège dès 622 au conseil de son père, Clotaire II, où sa parole est écoutée, respectée, suivie.
En 623, il reçoit l’Austrasie, l’un des cœurs politiques du monde franc.
Là, Dagobert révèle un sens aigu de l’État : fiscalité réorganisée, justice mieux contrôlée, comtes rappelés à leur devoir.
Il combat les abus, récompense l’intégrité et réaffirme la primauté du pouvoir royal sur les intérêts locaux.
Face à l’expansion des biens ecclésiastiques, il impose un principe fondamental : tout litige peut être porté en appel devant le roi.
Une décision capitale, qui limite l’autonomie excessive de l’Église tout en lui assignant un rôle social clair : assistance aux pauvres, soutien aux plus vulnérables.
Ni anticléricalisme ni soumission : autorité et responsabilité.
Un roi réformateur face aux féodalités naissantes
À la mort de Clotaire II, en 629, Dagobert devient roi des Francs et entreprend de réunifier un royaume morcelé.
Il choisit Paris comme capitale, pour sa centralité stratégique, affirmant une vision politique cohérente, presque nationale avant l’heure.
Il s’entoure d’hommes compétents : le chancelier Didier, saint Ouen et saint Éloi, ancien orfèvre devenu pilier de l’administration royale.
Dagobert centralise la frappe de la monnaie, réorganise la justice et combat les revendications autonomistes de la haute noblesse.
Il fonde et dote richement l’abbaye de Saint-Denis, appelée à devenir la nécropole des rois de France.
À sa mort, le 19 janvier 639, à Épinay-sur-Seine, il y sera le premier souverain inhumé.
Un symbole fort : la continuité de l’État au-delà des hommes.
Mais dès 634, la noblesse d’Austrasie se rebelle. Dagobert est contraint de partager le royaume entre ses fils, trop jeunes pour gouverner.
À sa disparition, les maires du palais relèvent la tête. Le pouvoir royal recule.
Rois fainéants et détournement politique d’un héritage
Après Dagobert, le pouvoir glisse vers les maires du palais, notamment Pépin de Landen, ancêtre direct de Charlemagne.
Les souverains mérovingiens deviennent des figures symboliques, bientôt qualifiées de « rois fainéants ».
Dagobert restera le dernier à gouverner réellement.
Pourtant, sa mémoire sera travestie. Des siècles plus tard, une chanson populaire surgit dans les rues de Paris : Le Bon Roi Dagobert.
Elle ne vise pas Dagobert.
Elle vise Louis XVI, puis Louis XV, à travers un procédé classique : critiquer le pouvoir sans le nommer.
Comme l’ont montré Serge Hureau et Olivier Hussenet, la comptine détourne l’image du roi pour moquer la chasse, les dépenses, les défaites et l’indécision monarchique.
Dagobert devient un masque commode, un paravent satirique pour attaquer la monarchie et, en filigrane, l’Église.
La chanson sera recyclée contre Napoléon Ier, puis interdite.
Elle glissera ensuite vers l’enfance, perdant son tranchant politique.
Mais le mal est fait : le grand roi est devenu une caricature.
Dagobert Ier n’était pas un roi distrait à la culotte de travers.
Il fut un bâtisseur d’État, un défenseur de l’autorité centrale, un réformateur lucide dans un monde instable.
L’histoire sérieuse le confirme : sans Dagobert, le royaume franc se serait disloqué bien plus tôt.
Et si la France aime ses chansons, elle gagnerait parfois à relire ses rois.


















