Deux mois auront suffi pour faire basculer le monde dans l’inédit, l’imprévu et l’impréparation.
Avant même les confinements occidentaux, tout s’est joué loin des caméras, à Wuhan, dans le silence d’un régime autoritaire.
Wuhan, décembre 2019 : le silence chinois avant la tempête
En décembre 2019, les autorités chinoises tentent d’étouffer les premières alertes autour d’une mystérieuse pneumonie détectée à Wuhan, capitale de la province du Hubei. Cette métropole industrielle de 11 millions d’habitants, située sur le Yangzi Jiang, à l’ouest de Shanghai, occupe une place stratégique dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, notamment pour les industries textiles et de la mode européennes, en particulier italiennes.
Les motifs de cette dissimulation sont doubles. Économiques, d’abord : Wuhan est un nœud industriel majeur, dont l’arrêt aurait des conséquences immédiates sur les marchés occidentaux. Politiques, ensuite : le régime de Xi Jinping entend préserver l’image d’efficacité et de contrôle d’un État autoritaire, peu enclin à reconnaître ses failles.
Ce n’est que le 31 décembre 2019 que Pékin se résout à signaler officiellement à l’Organisation mondiale de la santé l’existence de cas groupés de pneumonies de cause inconnue. À cette date, 44 patients ont déjà été identifiés. L’agent pathogène reste inconnu.
Début janvier 2020, les médecins chinois eux-mêmes n’ont pas encore pleinement conscience d’être confrontés à une nouvelle maladie. La communication est verrouillée, les alertes internes étouffées, les lanceurs d’alerte marginalisés. Le virus, lui, circule déjà.
Janvier 2020 : une alerte sanitaire mondiale ignorée
Le 7 janvier 2020, les autorités chinoises identifient finalement un nouveau coronavirus, bientôt désigné sous le nom de SARS-CoV-2. Le 12 janvier, la Chine transmet sa séquence génétique, permettant aux laboratoires étrangers de développer des tests de diagnostic.
Les faits s’enchaînent rapidement. Le 13 janvier, la Thaïlande confirme le premier cas importé. Le 15 janvier, le Japon signale à son tour un cas en provenance de Wuhan. Le 20 janvier, la Corée du Sud est touchée. À cette date, l’OMS recense 282 cas confirmés dans quatre pays.
En France, la vigilance s’organise. L’Institut Pasteur, qui abrite le Centre national de référence des virus respiratoires, active ses dispositifs d’expertise. Dès janvier, des projets de recherche sont lancés.
Le 19 janvier 2020, Vincent Enouf, responsable adjoint du CNR, alerte clairement : « Il pourrait y avoir une contamination interhumaine. » Une déclaration prudente, mais lucide, relayée dans la presse scientifique.
Pourtant, aucune mesure de rupture n’est prise en Europe. Les flux aériens se poursuivent. Le virus atteint la Lombardie, région italienne fortement connectée aux industriels de Wuhan. Ironie tragique : cette même métropole chinoise est alors le principal site mondial de production de masques chirurgicaux. Son arrêt plongera les États occidentaux dans une pénurie immédiate, révélant les ravages d’une gestion en flux tendu dictée par le dogme néolibéral.
23 janvier 2020 : la quarantaine de Wuhan, un tournant trop tardif
Le 23 janvier 2020, les autorités chinoises ordonnent enfin la mise en quarantaine totale de Wuhan, bientôt étendue aux villes de Huanggang et d’Ezhou. Plus de 50 millions de personnes voient leurs déplacements brutalement restreints. Les images de rues désertes, de contrôles policiers et de messages martelés « Ne sortez pas de chez vous » frappent les esprits.
À cette date, le bilan officiel fait état de 17 morts, principalement des personnes âgées ou présentant des comorbidités. L’OMS constate que moins de 15 % des nouveaux cas ont fréquenté le marché de Huanan, invalidant l’hypothèse d’une source unique et confirmant une transmission interhumaine avérée.
Le virus est désormais mondial. Le 24 janvier, la France confirme ses premiers cas. En quelques semaines, le Covid-19 frappe tous les continents, l’Afrique subsaharienne étant relativement moins touchée. Sur près de deux ans, la pandémie entraînera environ sept millions de décès, touchant majoritairement les plus de 60 ans, avec un âge moyen des victimes proche de 80 ans.
Les systèmes hospitaliers européens, sous-dimensionnés, sont rapidement saturés, notamment dans les services de réanimation. Faute d’anticipation et de stocks stratégiques, les gouvernements choisissent le confinement généralisé, mesure exceptionnelle aux conséquences sociales, économiques et démocratiques durables.
Six ans plus tard, le 23 janvier 2020 apparaît comme un moment charnière. Non pas le début de la crise, mais la reconnaissance tardive d’un échec collectif : dissimulation initiale, dépendance industrielle, impréparation occidentale. Wuhan n’a pas seulement été confinée. Ce jour-là, le monde entier est entré dans une nouvelle ère de vulnérabilité globale.


















