Deux lectures irréconciliables d’une même crise s’affrontent désormais au grand jour.
Entre analyse institutionnelle parisienne et vécu calédonien, la fracture est profonde.
Une lecture jugée partiale et déconnectée du terrain calédonien
Dans un communiqué particulièrement sévère, la Ligue des droits de l’Homme de Nouvelle-Calédonie (LDHNC) s’attaque frontalement au rapport publié fin janvier 2026 par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) sur la gestion de la crise insurrectionnelle du 13 mai 2024. Officiellement présenté comme un avis consultatif destiné à nourrir le débat public, le document est perçu localement comme un réquisitoire politique à charge contre l’État, largement déconnecté des réalités vécues sur le terrain.
La LDHNC dit sa stupeur de ne jamais avoir été auditionnée, alors même qu’elle avait multiplié communiqués, analyses et alertes avant, pendant et après les émeutes. Plus largement, elle dénonce une méthode d’enquête jugée sélective, ignorant selon elle toute une partie de la population pourtant directement touchée par les violences : habitants des quartiers mixtes, élus municipaux de communes sinistrées comme Le Mont-Dore, associations de terrain, syndicats de la santé et de l’enseignement, services de secours ou encore responsables politiques extérieurs aux seuls mouvements indépendantistes.
Pour la LDHNC, cette absence de pluralité des sources aboutit à une lecture biaisée des événements, occultant ce qu’elle considère comme les véritables victimes des exactions de 2024. En se concentrant quasi exclusivement sur les violences imputées aux forces de l’ordre, le rapport passerait sous silence la réalité quotidienne de milliers de Calédoniens confrontés pendant des semaines à l’insécurité, aux barrages, aux menaces et à la paralysie économique.
Une violence insurrectionnelle qui a brisé l’esprit de l’Accord de Nouméa
La LDHNC rappelle qu’elle n’a jamais nié l’existence d’inégalités sociales persistantes, ni alerté sur le décrochage d’une partie de la jeunesse kanak. Mais elle estime que le rapport de la CNCDH franchit une ligne dangereuse en relativisant la nature et l’ampleur de la violence déclenchée en mai 2024 par des groupes indépendantistes radicalisés.
Selon l’analyse de la ligue calédonienne, il ne s’agissait plus d’un mouvement social ou politique, mais bien d’une stratégie de terreur organisée, reposant sur l’embrigadement de jeunes en errance, parfois fortement alcoolisés, et sur le rejet assumé du dialogue issu de l’Accord de Nouméa. Écoles, centres de formation, structures de santé, médiathèques, commerces et petites entreprises ont été méthodiquement détruits, anéantissant des années d’efforts de rééquilibrage territorial.
La LDHNC insiste sur un point largement absent du rapport parisien : les droits fondamentaux de la population ont été massivement bafoués, non par l’État, mais par les émeutiers. Liberté de circuler, accès aux soins, à l’alimentation, au travail ou à l’école ont été durablement compromis. Barrages violents, car-jackings, caillassages de véhicules transportant femmes et enfants, menaces contre les pompiers et les personnels de santé : autant de faits que la CNCDH est accusée d’avoir minimisés, voire ignorés.
À ces atteintes s’ajoute un bilan social lourd, avec des milliers d’emplois définitivement perdus, plongeant de nombreuses familles dans une précarité durable. Pour la LDHNC, passer sous silence cette réalité revient à nier la souffrance d’une majorité silencieuse, étranglée entre violences insurrectionnelles et discours victimaires.
Forces de l’ordre, justice et responsabilités politiques : la contre-analyse de la LDHNC
Contrairement au tableau dressé par la CNCDH, la LDHNC estime que l’intervention des forces de l’ordre a été globalement mesurée, progressive et proportionnée, compte tenu du degré de violence rencontré. Débordées dans un premier temps, elles auraient ensuite permis le rétablissement de l’ordre public dans un contexte qualifié d’insurrectionnel, sans basculer dans une répression aveugle.
La ligue conteste également la reprise, par le rapport, de récits évoquant des « milices armées », qualifiées de fantasmes n’ayant jamais été observés autrement que dans les discours des émeutiers eux-mêmes. À l’inverse, elle souligne le rôle de comités de vigilance citoyens, restés pacifiques malgré un climat de peur, de défiance, puis de rejet communautaire croissant.
Sur le plan judiciaire, la LDHNC affirme que les procédures engagées ont respecté la présomption d’innocence, avec un traitement équitable des prévenus des deux camps. La délocalisation en urgence de certaines affaires sensibles vers la métropole est jugée nécessaire, au regard de l’état critique des infrastructures pénitentiaires locales et du risque sécuritaire.
Enfin, la LDHNC renvoie la CNCDH à ce qu’elle considère comme la responsabilité première des responsables politiques locaux. Les inégalités sociales et ethniques, bien réelles, ne sauraient justifier le chaos ni être imputées exclusivement à l’État. Selon elle, des années de radicalisation idéologique, d’abandon du modèle social inclusif et de discours dogmatiques ont nourri une fracture exploitée par des groupes extrémistes.
Là où la CNCDH concentre ses critiques sur Paris, la LDHNC rappelle que l’économie, la santé et l’enseignement relèvent largement des compétences provinciales. Elle soutient certaines mesures contestées, comme l’interdiction temporaire de TikTok ou les dispositifs de sécurisation routière à Saint-Louis, saluant une action étatique jugée courageuse et attendue par une large partie de la population.
En s’attaquant frontalement au rapport de la CNCDH, la LDH de Nouvelle-Calédonie assume une ligne claire : refuser la lecture victimaire et rétablir, selon elle, une vérité du terrain trop souvent sacrifiée aux grilles idéologiques parisiennes.



















