Nickel : le Congrès sauve l’usine du Sud in extremis

Deux visions irréconciliables se sont affrontées dans l’hémicycle du boulevard Vauban.
Au cœur de la tempête politique : l’avenir du nickel calédonien et la survie de l’usine du Sud.
Un vote décisif pour l’usine du Sud et ses 1 349 emplois
Mardi 3 mars, le Congrès de la Nouvelle-Calédonie a adopté une proposition de loi autorisant, sous conditions, l’exportation d’une partie du minerai brut issu des réserves métallurgiques.
Un vote à 28 voix contre 23 qui révèle une fracture politique profonde entre non-indépendantistes et indépendantistes.
Le texte modifie une disposition adoptée en décembre 2023. Initialement centré sur le principe du « silence vaut acceptation » pour accélérer les procédures minières, il a été profondément amendé en séance publique.
Deux amendements portés par des élus loyalistes ont introduit un régime dérogatoire permettant l’exportation du minerai que les usines ne peuvent pas transformer localement.
Une mesure limitée dans le temps, plafonnée à dix ans maximum.
Cette disposition concerne le « minerai fatal », extrait simultanément au minerai valorisable, mais dont les caractéristiques chimiques empêchent la transformation industrielle.
Sont également visés les volumes dont le coût de transformation excède la rentabilité économique.
L’objectif est clair : permettre la reprise de Prony Resources Nouvelle-Calédonie (PRNC), exploitant de l’usine du Sud.
Sans cette faculté d’exportation, le seul candidat à la reprise conditionne le maintien de son offre à cette possibilité.
Aujourd’hui, l’usine du Sud emploie 1 349 salariés directs. Avec la sous-traitance, ce sont près de 2 700 familles qui sont concernées.
Doctrine nickel : deux visions stratégiques irréconciliables
Depuis l’adoption du schéma de valorisation des ressources minières en 2009, l’exportation du minerai contenu dans les réserves métallurgiques est interdite. Cette doctrine vise à privilégier la transformation locale.
Pour les groupes indépendantistes, ce principe demeure intangible. Ils ont dénoncé une atteinte au code minier et une remise en cause stratégique majeure.
Les élus de l’Union nationale pour l’indépendance (UNI) et du groupe UC-FLNKS et Nationalistes ont voté contre le texte. Pierre-Chanel Tutugoro a qualifié la démarche de « coup d’État de droit ».
Une motion préjudicielle visant à renvoyer le texte en commission a été rejetée. Paul Néaoutyine a annoncé un recours devant le Conseil constitutionnel.
À l’inverse, les non-indépendantistes ont assumé leur choix. Pour eux, la priorité est la survie industrielle immédiate.
Sonia Backès, présidente de la province Sud, a affirmé en séance : sans possibilité d’exportation, il n’y aura pas de reprise de l’usine du Sud. Elle assume un signal politique envoyé au repreneur et à l’État.
L’Intergroupe Éveil océanien-Calédonie ensemble a également soutenu la mesure.
Milakulo Tukumuli a reconnu une fragilité juridique, mais a jugé les conditions réunies pour préserver l’emploi.
Reprise de Prony Resources : un compte à rebours engagé
L’offre de reprise actuellement à l’étude émane d’un groupe nommé Neo Battery Metals.
Il s’agit du seul candidat déclaré à ce stade.
Son projet industriel prévoit une production progressive pouvant atteindre 45 000 tonnes par an à l’horizon 2028. Il conditionne cependant son modèle économique à l’exportation de deux à trois millions de tonnes de minerai brut.
Cette exigence vise à équilibrer les flux financiers dans un contexte mondial tendu du marché du nickel.
L’offre est assortie d’une échéance fixée au 31 mars.
Prony Resources est aujourd’hui détenue majoritairement par l’État via une fiducie.
En cas d’absence de repreneur, la perspective d’une fermeture à court terme est évoquée.
Les représentants coutumiers de l’aire Drubéa-Kapumë ont apporté leur soutien au texte.
Dans un communiqué distribué en séance, ils ont jugé la mesure indispensable au maintien de l’activité.
Le projet prévoit également la poursuite du chantier d’assèchement des résidus Lucy.
Il doit remplacer le bassin KO2, qui stocke environ 40 millions de tonnes de boues liquides.
Ce point environnemental a été intégré aux conditions imposées aux industriels.
Le régime dérogatoire prévoit des engagements précis en matière de viabilité économique et de compensation environnementale.
Le vote du 3 mars ne règle pas l’ensemble de la stratégie nickel calédonienne.
Il ouvre toutefois une brèche majeure dans la doctrine minière établie depuis plus d’une décennie.
D’un côté, une vision centrée sur la transformation locale intégrale.
De l’autre, une approche pragmatique privilégiant la sauvegarde immédiate de l’outil industriel.
Le Congrès a tranché. La question est désormais juridique et industrielle.
Un éventuel recours constitutionnel pourrait suspendre ou fragiliser la mesure.
En parallèle, le compte à rebours de la reprise continue.
Dans une économie calédonienne déjà sous tension, la décision dépasse le seul débat technique.
Elle engage l’avenir d’un site stratégique, de milliers d’emplois et d’une filière clé.
Le nickel reste plus que jamais le cœur battant de la Nouvelle-Calédonie. Et le débat du 3 mars confirme qu’il demeure aussi son principal champ de bataille politique.

