IEOM : l’économie calédonienne toujours en zone de turbulence

L’économie calédonienne tente de relever la tête après les émeutes de 2024.
Mais derrière quelques signes de stabilisation, les fragilités structurelles demeurent très fortes.
Un climat des affaires encore très dégradé
La dernière étude conjoncturelle publiée par l’Institut d’émission d’outre-mer (IEOM) dresse un constat sans ambiguïté : la Nouvelle-Calédonie peine toujours à sortir d’une situation économique extrêmement fragilisée.
Au quatrième trimestre 2025, le climat des affaires reste fortement dégradé. L’indicateur du climat des affaires (ICA), principal baromètre économique suivi par l’IEOM, s’établit à 91 points, contre 92 au troisième trimestre 2025.
Ce niveau reste nettement inférieur à la période 2021-2023, lorsque l’économie calédonienne évoluait dans un environnement plus stable.
Selon l’étude, le point bas historique avait été atteint au deuxième trimestre 2024 avec un indice de 66,2, au plus fort des émeutes qui ont paralysé le territoire.
L’amélioration observée depuis ne doit donc pas être interprétée comme une reprise économique.
Au contraire, l’IEOM souligne qu’il s’agit simplement d’une stabilisation à un niveau encore très dégradé.
Les conséquences des violences de mai 2024 restent profondément ancrées dans le tissu économique local. De nombreuses entreprises ont été détruites ou durablement fragilisées, ce qui continue d’affecter l’activité.
Résultat : les perspectives économiques restent jugées incertaines par une grande partie des acteurs du territoire.
L’enquête de conjoncture menée par l’IEOM révèle ainsi qu’à un horizon de douze mois, près de 29 % des entreprises interrogées redoutent une défaillance.
Un chiffre certes légèrement inférieur au trimestre précédent (31 %), mais toujours très au-dessus des niveaux observés avant la crise, où la moyenne se situait autour de 18 % en 2023.
Autrement dit, la confiance des chefs d’entreprise reste profondément entamée.
Consommation en baisse et fragilisation des ménages
La crise ne touche pas uniquement les entreprises. Les ménages calédoniens subissent eux aussi les effets prolongés des troubles de 2024.
La consommation continue de reculer, signe d’une population qui réduit ses dépenses face à l’incertitude économique.
Les indicateurs bancaires et financiers montrent une hausse des incidents de remboursement de crédits, révélant une situation financière plus fragile pour une partie de la population.
Le marché de l’emploi reste lui aussi marqué par les conséquences des violences.
Selon les données mentionnées dans l’étude, près de 2 971 personnes bénéficiaient encore du chômage total en août 2025, contre 3 822 en juin 2024.
À ce chiffre s’ajoutaient 464 bénéficiaires du chômage lié aux “exactions”, un dispositif exceptionnel mis en place après les émeutes.
Même si certains dispositifs d’aide ont pris fin en 2025, le niveau de chômage reste nettement supérieur à celui observé avant la crise.
Les destructions d’entreprises et de commerces ont provoqué une augmentation significative du nombre de demandeurs d’emploi, aggravant encore la pression sur les comptes sociaux.
Or ces comptes étaient déjà fragiles avant les émeutes, ce qui accentue aujourd’hui la dépendance financière du territoire.
Dans ce contexte, la Nouvelle-Calédonie reste fortement dépendante des aides de l’État, qui continuent de jouer un rôle central dans la stabilisation économique.
Nickel, agriculture, tourisme : des secteurs encore sous pression
La situation économique reste également très contrastée selon les secteurs.
Dans la filière stratégique du nickel, les signaux demeurent mitigés.
Au quatrième trimestre 2025, l’extraction minière progresse de 12,3 % sur trois mois, notamment grâce à la reprise de certains sites qui avaient été bloqués lors des émeutes.
Mais cette amélioration ne suffit pas à compenser les difficultés structurelles du secteur.
Le cours du nickel recule encore légèrement, marquant son sixième trimestre consécutif de baisse. Sur un an, la diminution atteint 7 %.
Dans le même temps, les stocks mondiaux de nickel enregistrés au London Metal Exchange (LME) ont bondi de plus de 61 % sur douze mois, signe d’un déséquilibre persistant entre l’offre et la demande.
Dans ce contexte international incertain, la recherche de repreneurs pour certains opérateurs métallurgiques calédoniens se poursuit, preuve que la filière reste en pleine restructuration.
Du côté de l’agriculture et de l’élevage, la situation reste également difficile.
Les indicateurs montrent une baisse de 5,8 % des abattages de bovins et de 6,5 % des abattages de porcins sur le trimestre.
Certaines filières exportatrices résistent toutefois mieux.
Les exportations de crevettes progressent de 24 % sur trois mois, tandis que celles de thon chutent fortement, avec une baisse de 35,5 % sur le trimestre et de plus de 72 % sur un an.
Le tourisme international, autre pilier potentiel de diversification économique, redémarre très lentement.
La reprise des arrivées de visiteurs étrangers reste progressive et encore fragile, selon l’analyse de l’IEOM.
Une économie qui dépend plus que jamais de la stabilité politique
Au-delà des indicateurs sectoriels, l’étude met en lumière une réalité plus profonde : l’économie calédonienne reste suspendue à la stabilité politique et institutionnelle du territoire.
Les incertitudes institutionnelles continuent de peser sur l’investissement.
Le solde d’opinion relatif aux projets d’investissement des entreprises demeure dégradé, signe que de nombreux acteurs économiques préfèrent attendre avant d’engager de nouveaux projets.
Dans un territoire où l’économie repose fortement sur le nickel, la dépense publique et la consommation intérieure, le manque de visibilité politique constitue un frein majeur.
Les événements de mai 2024 ont rappelé avec brutalité à quel point l’instabilité peut détruire en quelques jours des années d’activité économique.
Deux ans plus tard, les cicatrices restent visibles.
Pour de nombreux chefs d’entreprise, la priorité est désormais claire : retrouver un cadre institutionnel stable, restaurer la sécurité économique et relancer la confiance.
Car sans confiance, aucune économie ne peut durablement se redresser.
Et aujourd’hui encore, la Nouvelle-Calédonie paie le prix d’années d’incertitudes politiques et de violences qui ont profondément fragilisé son tissu économique.

