Brandt vendu : la justice enterre le made in France

Deux visions de l’économie se sont affrontées devant la justice : sauver un patrimoine industriel français… ou liquider au plus vite des actifs pour rembourser les créanciers.
Vendredi 13 mars, le tribunal des activités économiques de Nanterre a tranché : les marques historiques de Brandt changent de mains, mais l’industrie française, elle, reste sur le carreau.
Une décision judiciaire qui scelle la fin d’un fleuron industriel
Vendredi 13 mars, le tribunal des activités économiques de Nanterre a validé l’offre du groupe Cafom pour la reprise des marques et des stocks de Brandt.
Le montant de cette reprise s’élève à 18,6 millions d’euros. Elle porte sur plusieurs actifs clés : les marques historiques Brandt, De Dietrich, Sauter et Vedette, les brevets associés, ainsi que les stocks et les pièces détachées du groupe.
La décision intervient quelques mois après la liquidation judiciaire prononcée le 11 décembre, qui avait mis un terme à l’activité du groupe centenaire d’électroménager français.
Autrefois symbole du savoir-faire industriel français, Brandt avait progressivement sombré dans les difficultés financières avant d’être placé en redressement judiciaire puis liquidé.
Au total, trente-six offres de reprise avaient été déposées auprès de la justice pour tenter de récupérer différents actifs du groupe.
Mais la majorité de ces propositions visait avant tout la valeur commerciale des marques et les stocks existants, et non la relance d’une activité industrielle.
Une logique strictement financière qui illustre la transformation progressive de l’économie industrielle française en une économie de marques et de distribution.
La relance industrielle soutenue par les élus rejetée
Parmi les offres examinées, certaines portaient pourtant un projet différent : celui de relancer la production en France et de préserver une partie de l’emploi industriel.
La région Centre-Val de Loire et Orléans Métropole avaient ainsi soutenu une proposition portée par l’entreprise néo-calédonienne Gladius (groupe Dang), associée aux collectivités locales.
Cette offre, estimée à près de 40 millions d’euros, proposait une stratégie industrielle ambitieuse.
Le projet comprenait :
– la reprise immédiate du service après-vente
– le maintien des marques historiques Brandt, Sauter, De Dietrich et Vedette
– le reclassement prioritaire d’une cinquantaine de salariés
– la relance progressive de la production
L’objectif affiché était clair : préserver un patrimoine industriel français et redonner un avenir aux sites historiques.
Les usines concernées se situent notamment près d’Orléans et à Vendôme, dans le Loir-et-Cher.
Le principal site industriel d’Orléans produisait des fours et des plaques de cuisson, et employait encore environ 350 personnes avant la liquidation.
Au total, près de 700 salariés travaillaient encore pour Brandt avant l’effondrement du groupe.
Mais le tribunal n’a pas retenu cette option industrielle.
La priorité donnée dans une liquidation reste en effet le remboursement des créances, estimées à environ 200 millions d’euros, selon une source proche du dossier.
Dans ce contexte juridique, la logique financière a pris le dessus sur la logique industrielle.
Un coup dur pour le made in France
La décision judiciaire a immédiatement suscité de fortes réactions du côté des élus locaux.
Le président de la région Centre-Val de Loire, François Bonneau, a dénoncé :
un coup dur porté au made in France.
Selon lui, l’abandon de la relance industrielle acterait la disparition définitive de Brandt comme producteur français.
Dans un communiqué commun, la région et Orléans Métropole ont évoqué de lourdes conséquences économiques et sociales, estimant que la décision :
fait reculer le combat pour la réindustrialisation.
Pour les anciens salariés, l’espoir de retrouver leur emploi semble désormais s’éloigner définitivement.
Beaucoup d’entre eux avaient déjà pris acte de cette réalité.
Mercredi, plus de 300 ex-salariés ont participé à un job dating organisé à Orléans afin de faciliter leur reconversion professionnelle.
Une initiative révélatrice de la brutalité de la désindustrialisation.
Pendant ce temps, le groupe Cafom récupère les actifs les plus valorisables du dossier.
Le distributeur d’équipement de la maison, présent dans les Outre-mer et actif notamment via les enseignes But et Darty, met la main sur plusieurs dizaines de milliers de produits, allant des hottes de cuisine au petit électroménager.
Entreprise familiale fondée en 1969, Cafom a réalisé 171 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et emploie 219 collaborateurs.
Pour ce groupe spécialisé dans la distribution, l’opération représente une opportunité commerciale majeure.
Mais pour de nombreux observateurs, elle symbolise surtout le basculement d’un pays qui abandonne ses usines pour ne conserver que ses marques.
Car derrière la disparition de Brandt se joue une question plus large : celle de l’avenir de l’industrie française.
Depuis plusieurs décennies, des pans entiers de la production nationale ont disparu, laissant place à l’importation et à la distribution.
Dans ce contexte, chaque fermeture d’usine devient un symbole supplémentaire du recul industriel du pays.
Et la décision rendue à Nanterre rappelle une réalité brutale : sans stratégie industrielle forte, les fleurons du passé peuvent disparaître en quelques mois.

