Pourquoi la Nouvelle-Calédonie ignore ses élites scientifiques

La Nouvelle-Calédonie regorge de talents scientifiques… mais peine encore à les structurer.
Dans un territoire stratégique du Pacifique, l’enjeu n’est plus de chercher des idées, mais d’organiser les compétences.
Une recherche dynamique… mais encore trop dispersée
En Nouvelle-Calédonie, la recherche scientifique relève juridiquement de l’État. Pourtant, les institutions locales n’ont jamais attendu pour investir ce champ stratégique, conscientes de son rôle central dans le développement économique, environnemental et géopolitique du territoire.
Communes, provinces et gouvernement ont multiplié les initiatives. Mais un constat s’impose aujourd’hui : l’absence d’une stratégie globale freine la montée en puissance de la recherche calédonienne.
Seules certaines collectivités ont pris les devants. Les provinces Nord et des Îles Loyauté ont ainsi élaboré des livres blancs, amorçant une structuration locale. Mais à l’échelle du territoire, aucune feuille de route unifiée n’existe encore, ce qui limite la cohérence des actions et leur lisibilité.
Pourtant, l’écosystème scientifique est loin d’être marginal. Il repose sur un réseau solide d’acteurs réunis au sein du CRESICA : université, organismes de recherche, institutions médicales et techniques. Un vivier reconnu, productif et déjà structuré dans les faits.
Mais sans pilotage politique clair, ce potentiel reste sous-exploité.
Et dans un monde où la compétition scientifique est aussi une compétition de puissance, ce retard stratégique n’est plus tenable.
Six priorités pour structurer une ambition scientifique
Face à ce constat, les acteurs de la recherche ont convergé vers un besoin simple mais fondamental : une vision politique assumée et organisée.
Six axes structurants ont émergé des échanges entre institutions et chercheurs :
– définir une stratégie territoriale de recherche claire et assumée ;
– mettre en place un cadre juridique sur la protection des ressources naturelles (APA) ;
– revoir la prime d’encouragement à la recherche ;
– valoriser le statut des chercheurs et reconnaître l’excellence académique ;
– renforcer la coordination des politiques scientifiques ;
– développer le rayonnement régional dans le Pacifique.
Ces orientations traduisent une réalité : la recherche n’est plus un simple secteur académique, mais un outil de souveraineté.
Dans cette logique, la question du statut des chercheurs devient centrale.
Le gouvernement souhaite désormais mieux reconnaître le doctorat dans les grilles de rémunération et les concours, une évolution attendue depuis longtemps.
Autre priorité : favoriser l’intégration des docteurs calédoniens dans les institutions locales, notamment à l’université et dans les organismes de recherche.
Car derrière ces mesures, il y a un enjeu politique clair : éviter la fuite des cerveaux et capitaliser sur les compétences locales.
Un recensement inédit pour reprendre la main
C’est dans ce contexte qu’émerge une initiative structurante : le recensement des docteurs calédoniens.
Portée par l’Association calédonienne des docteurs (ACDès), cette démarche s’inscrit pleinement dans la construction du futur Livre blanc de la recherche.
Son objectif est limpide : mettre fin à l’angle mort statistique qui entoure les titulaires de doctorat liés au territoire.
Car aujourd’hui, aucune base de données exhaustive n’existe.
Impossible donc de savoir précisément combien de docteurs sont présents, où ils travaillent ni dans quels domaines ils excellent.
Ce recensement vise à combler ce vide, avec une ambition double :
– donner une visibilité institutionnelle aux docteurs calédoniens ;
– permettre à tous les profils – sur le territoire ou à l’étranger – de s’inscrire dans la dynamique collective.
Concrètement, cette initiative permettra :
– d’identifier le nombre réel de docteurs ;
– de cartographier les disciplines scientifiques ;
– d’analyser les trajectoires professionnelles ;
– et surtout, d’objectiver les compétences mobilisables pour le développement du territoire.
Autrement dit, passer d’une intuition à une stratégie fondée sur des données.
Une première phase de communication a déjà été engagée auprès des acteurs clés : institutions, université, réseaux scientifiques.
Mais le défi reste entier : atteindre les profils invisibles, notamment dans le privé ou hors du territoire.
Le questionnaire, volontairement simple, ne prend que quelques minutes.
Mais son impact pourrait être majeur.
Car derrière cette démarche technique se joue une transformation profonde : faire de la recherche un pilier assumé de la puissance calédonienne.
Aujourd’hui, la Nouvelle-Calédonie n’a plus le luxe de naviguer à vue.
Dans un environnement régional de plus en plus concurrentiel, structurer ses élites scientifiques devient une nécessité stratégique.
Le recensement des docteurs n’est pas un simple outil administratif.
C’est le premier acte concret d’une politique de recherche ambitieuse, souveraine et tournée vers l’avenir.

