Comment la France a créé Internet avant les Américains

Il fut un temps où la France avait une longueur d'avance sur le monde numérique.
Le 30 juin 2012, une page de l'histoire technologique française s'est définitivement tournée avec l'arrêt du Minitel.
Quand la France inventait Internet avant Internet
Le 30 juin 2012, les derniers terminaux Minitel se sont définitivement éteints. Avec eux disparaissait l'une des plus grandes réussites technologiques françaises du XXᵉ siècle. Bien avant l'arrivée du Web, des millions de Français utilisaient déjà un écran, un clavier et une ligne téléphonique pour consulter des informations, effectuer des démarches ou échanger avec d'autres utilisateurs.
À une époque où l'on évoque souvent le retard numérique de l'Europe, le Minitel rappelle une réalité aujourd'hui oubliée : la France avait été pionnière de la révolution numérique.
L'histoire débute en 1978, lorsqu'un rapport sur l'informatisation de la société est remis au président Valéry Giscard d'Estaing. Ce document ouvre la voie à la télématique française et à la création du réseau Vidéotex.
Au début des années 1980, près de 4 000 terminaux sont distribués gratuitement en Ille-et-Vilaine. L'objectif est simple : désengorger les services de renseignements téléphoniques, alors saturés par la forte croissance du parc téléphonique français.
Le premier service accessible est le célèbre 3611, l'annuaire électronique.
Le succès est immédiat.
En 1985, le pays compte déjà un million de terminaux. Les utilisateurs passent plus de quinze millions d'heures de communication chaque mois.
Quelques années plus tard, le Minitel devient un véritable phénomène de société.
À son apogée, il rassemble près de neuf millions d'usagers et génère près d'un milliard d'euros de revenus.
Dans les années 1990, près d'un Français sur deux l'utilise régulièrement.
La France dispose alors d'un système numérique que beaucoup de pays lui envient.
Une révolution numérique à la française
Le succès du Minitel repose sur une idée simple : proposer un service accessible à tous.
Le terminal est souvent gratuit ou peu coûteux. Son utilisation est intuitive. Et surtout, le système est ouvert à des centaines d'entreprises qui développent de nouveaux services.
Les Français découvrent ainsi les réservations de train, les programmes de cinéma, les services bancaires en ligne, les annonces professionnelles ou encore les premières démarches administratives numériques.
En 1996 et 1997, plus de 25 000 services sont disponibles.
Le Minitel devient un véritable écosystème économique.
Certaines innovations encore utilisées aujourd'hui y trouvent leurs racines. C'est notamment le cas de la déclaration d'impôt en ligne.
Dans les années 1990, des développeurs français travaillent déjà sur des systèmes de simulation fiscale destinés aux contribuables.
Les défis sont immenses. Il faut gérer des millions d'utilisateurs potentiels et concevoir des programmes capables de prendre en compte toutes les situations fiscales possibles.
Ces travaux serviront ensuite de fondations aux services administratifs numériques modernes.
Le Minitel apparaît ainsi comme le laboratoire du numérique français.
Bien avant l'essor des géants américains de la technologie, la France avait démontré qu'elle pouvait innover et démocratiser les usages numériques.
Le Minitel Rose, les entrepreneurs et la fin d'une époque
Impossible d'évoquer le Minitel sans parler du célèbre Minitel Rose.
Ces services de rencontres et de messageries pour adultes ont largement contribué à la rentabilité du système.
Un an seulement après leur apparition, ils représentent déjà près de 30 % des connexions.
Des centaines d'entrepreneurs se lancent alors dans l'aventure. Parmi eux figure Xavier Niel, futur fondateur de Free, qui développe plusieurs services de messagerie et un annuaire inversé.
De son côté, Marc Simoncini s'inspirera de cette expérience pour créer plus tard le site de rencontres Meetic.
Même le célèbre 3615 AlloCiné est né sur le Minitel avant de devenir une référence du Web français.
Ces réussites démontrent que le Minitel a constitué une formidable école de l'entrepreneuriat numérique.
Pourtant, l'arrivée d'Internet finit par bouleverser le paysage. Le Web est plus ouvert, plus rapide et offre des possibilités infinies.
Peu à peu, le nombre d'utilisateurs du Minitel recule. Mais la résistance du système impressionne.
En 2000, il compte encore près de 25 millions de connexions mensuelles pour neuf millions de terminaux.
En 2010, on enregistre toujours dix millions de connexions par mois. En 2011, elles sont encore plus de 420 000 par mois.
Finalement, le 30 juin 2012, France Télécom débranche définitivement le réseau.
Une aventure technologique de plus de trente ans prend alors fin. Avec la disparition du Minitel, la France perd bien plus qu'un simple terminal informatique.
Elle tourne la page d'une époque où elle figurait parmi les nations les plus innovantes du monde numérique.
Le Minitel, souvent moqué avec le recul, reste pourtant une preuve éclatante qu'avant les géants américains de l'Internet, la France avait déjà inventé une partie du futur.
(Crédit photo : ARCHIVES / AFP)

