Défense : à quoi servent encore les sommets de l'Otan ?

CHRONIQUE. Si l'Otan reste indispensable faute d'alternative, elle révèle surtout notre dépendance stratégique. Le géopolitologue Sébastien Boussois* appelle le continent à se doter d'une véritable autonomie de défense pour s'émanciper du parapluie américain.
Sébastien Boussois 09/07/2026

Donald Trump au sommet de l'Otan. © BENOIT DOPPAGNE/SIPA
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, pendant plusieurs décennies, les sommets de l’Otan n’ont pas été aussi fréquents qu’ils le sont aujourd’hui. Ils survenaient en cas de crise majeure ou pour redéfinir en cours de route la stratégie de l’Alliance. Depuis les années 1990 et la chute de l’URSS, ils se sont multipliés pour, comme beaucoup de grands barnums internationaux, ressembler paradoxalement de plus en plus à des exercices diplomatiques tout à fait convenus, rythmés par des déclarations finales prévisibles non contraignantes et des photos de famille soigneusement mises en scène. Alors que l’Otan aurait pu disparaître de sa belle mort à la fin de la guerre froide, elle a perduré au contraire, provoquant aussi dans le même temps une crise existentielle et interrogeant une quête profonde de sens.
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Puis Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine en février 2022. En quelques jours, celui qui voulait affaiblir l’Alliance atlantique, voire l’enterrer lui a offert une seconde jeunesse. Trois ans plus tard, le sommet organisé ces derniers jours en Turquie, puissance régionale incontournable mais considérée comme un allié des Occidentaux de plus en plus ambigu, rappelle toutefois une question fondamentale : au-delà des symboles, à quoi sert encore réellement l’Otan ?
Une alliance que beaucoup croyaient condamnée
Il faut se souvenir de l’état dans lequel se trouvait l’Alliance avant 2022. Quelques années auparavant, Emmanuel Macron parlait même de sa « mort cérébrale ». Le diagnostic n’était pas totalement infondé. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, l’organisation cherchait sa raison d’être. Les interventions dans les Balkans, en Afghanistan ou en Libye avaient démontré sa capacité d’action, mais elles avaient aussi révélé ses divisions stratégiques. Les États-Unis regardaient déjà de plus en plus vers l’Asie, tandis que les Européens continuaient de vivre sous le confortable parapluie militaire américain sans véritablement investir dans leur propre défense. Un confort qui ne pouvait plus durer pour Donald Trump qui ne manquera pas de la rappeler dès son retour à la Maison Blanche en 2025.
Paradoxalement, jamais l’Otan n’a été aussi présente (utile ?) depuis la fin de la Guerre froide que grâce à son principal adversaire
L’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 a brutalement mis fin à cette léthargie. En croyant empêcher tout élargissement de l’Otan, Vladimir Poutine a obtenu exactement l’inverse. La Finlande puis la Suède ont rejoint l’Alliance, les budgets militaires européens ont progressivement bondi, les armées ont recommencé à se préparer à une guerre de haute intensité et la défense collective est redevenue le cœur du projet atlantique. Paradoxalement, jamais l’Otan n’a été aussi présente (utile ?) depuis la fin de la Guerre froide que grâce à son principal adversaire. Pour Moscou, elle demeure la principale menace stratégique. Pour les Européens, elle reste aujourd’hui le seul cadre crédible de leur sécurité.
Une organisation qui survit en se réinventant sans cesse
Depuis 1991, l’Otan a pourtant traversé plusieurs crises existentielles. La disparition du Pacte de Varsovie (par la fin de l’URSS) aurait pu entraîner sa propre disparition. Beaucoup estimaient alors que l’Alliance avait perdu sa mission historique. Elle a pourtant trouvé de nouveaux terrains d’action : stabilisation des Balkans, lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre, intervention en Afghanistan, coopération avec de nombreux partenaires extérieurs, cybersécurité, espace, renseignement, protection des infrastructures critiques ou encore sécurité des câbles sous-marins.
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Mais ces nouvelles missions ont aussi alimenté les critiques. Jusqu’où devait aller l’Alliance ? Devait-elle devenir une organisation mondiale ou rester centrée sur la défense de l’espace euro-atlantique ? Devait-elle intervenir hors de son périmètre historique ? Fallait-il continuer à intégrer de nouveaux membres au risque de provoquer la Russie jusqu’à multiplier sa présence aux frontières directes de la Russie ?
À ces interrogations se sont ajoutées les fractures internes. Donald Trump a donc ouvertement dénoncé les faibles dépenses militaires des Européens. La Turquie, deuxième armée de l’Otan en effectifs, poursuit une politique étrangère de plus en plus autonome, oscillant entre coopération avec Moscou, affirmation d’un projet néo-ottoman et rivalité croissante avec Israël, pourtant allié stratégique des États-Unis. Organiser un sommet de l’Alliance dans un tel contexte illustre toute la complexité géopolitique actuelle : l’Otan demeure un cadre indispensable, mais ses membres poursuivent de plus en plus des intérêts parfois contradictoires.
Sans les États-Unis, l’Otan perdrait l’essentiel de sa substance
La véritable question est désormais ailleurs. Elle ne concerne plus Vladimir Poutine mais Washington, le réacteur de l’alliance transatlantique. Depuis Barack Obama, le désengagement américain est engagé et Donald Trump l’a accéléré. Joe Biden ne l’a pas remis en cause. Les priorités stratégiques américaines se déplacent vers l’Indo-Pacifique, la rivalité avec la Chine et les enjeux technologiques du XXIᵉ siècle. L’Europe n’est plus le centre du monde pour Washington et nous ne l’avons toujours pas réalisé.
Que restera-t-il de l’Otan lorsque les États-Unis auront achevé ce recentrage car l’exemple de la guerre entre la Russie et l’Ukraine n’est pas comme l’a rappelé à maintes reprises le Président américain « sa guerre » ? La réponse est brutale : beaucoup moins que ce que les Européens imaginent. Car l’Alliance repose d’abord sur les capacités américaines : renseignement satellitaire, dissuasion nucléaire, projection stratégique, transport aérien, capacités navales, cyberdéfense, industrie d’armement et commandement intégré. Aucun pays européen, pas même la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, ne peut aujourd’hui remplacer cet ensemble.
L’Europe reste largement dépendante des capacités américaines pour assurer sa propre sécurité
Cette réalité met surtout en lumière les faiblesses européennes, une fois encore qui se reposent sur les lauriers américains. Depuis trente ans, l’Union européenne a développé une puissance normative considérable, mais elle demeure privée d’une véritable souveraineté militaire, industrielle, énergétique et numérique. L’Europe reste largement dépendante des capacités américaines pour assurer sa propre sécurité et ça Trump ne le veut plus ! Pourquoi l’argent des Américains devrait-il aller à la protection des Européens ?
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L’Otan conserve sûrement tout son sens pour les Européens car il n’y a rien d’autre, mais elle révèle surtout notre propre impuissance. Tant que les Européens ne construiront pas une véritable autonomie stratégique crédible, ils continueront à dépendre du parapluie américain tout en dénonçant régulièrement Washington. L’histoire montre pourtant qu’aucune grande puissance n’assume éternellement la sécurité des autres. Comme la Chine des Ming ou le Japon de l’époque Tokugawa avaient choisi, à leur manière, de réduire leur implication extérieure, les États-Unis semblent progressivement redéfinir leurs priorités. Ils ne disparaissent pas du monde, mais ils demandent à leurs alliés de prendre davantage leur destin en main. Quoi de plus normal non ? Le véritable enjeu des prochains sommets de l’Otan ne sera donc peut-être plus la Russie. Trump a habilement détourné l’attention. Il sera de savoir si l’Europe est enfin prête à devenir une puissance stratégique adulte ou si elle continuera à vivre sous une protection américaine qu’elle considère comme acquise alors même que Washington annonce, année après année, qu’elle ne l’est plus. Là, on pourra peut-être se convaincre enfin que l’Europe n’est pas qu’une simple puissance d’illusion.
*Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
