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«La démocratie n'existe plus» : Michel Onfray décrypte l’effacement de la souveraineté populaire

15 juillet 2026 à 13:00
17 min de lecture
«La démocratie n'existe plus» : Michel Onfray décrypte l’effacement de la souveraineté populaire
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Des cahiers de doléances des Gilets jaunes à la réduction de peine de Marine Le Pen, le philosophe retrace l’effacement progressif de la souveraineté populaire depuis le référendum de 2005.

Propos recueillis par Aziliz Le Corre14/07/2026

Michel Onfray.

Michel Onfray. © PAOLONI JEREMY/ABACA

Le JDNews. La cour d’appel a réduit la peine de Marine Le Pen tout en maintenant la culpabilité. Est-ce un juste compromis pensé pour ne pas trancher la question démocratique à la place des électeurs ?

Michel Onfray. Je pense que le Système choisit la candidate utile à sa reproduction en lui permettant de concourir à la place de Jordan Bardella. Elle porte un nom sacrificiel qui signifie le diable depuis un demi-siècle ; elle est tenante d’une ligne sociale capable d’affaiblir le vivier de la gauche old school où se trouvent d’anciens communistes et cégétistes, sinon certains socialistes – j’en connais ; elle incarne une dynamique solitaire et ne défend pas, comme son jeune dauphin, une ligne politique libérale qui permettrait de réaliser une union des droites dangereuse pour une gauche désunie.

Le pourvoi en cassation ne sera examiné qu’après le premier tour de 2027. Une candidate peut-elle faire campagne sous cette menace ?

Il existe des arguties juridiques, semble-t-il, qui le permettraient légalement. La loi est suffisamment complexe pour qu’on puisse lui faire dire tout et le contraire de tout. Si tel n’était pas le cas, elle serait claire et limpide, lisible et compréhensible par tous. Le métier d’avocat existe pour montrer qu’avec une bonne plaidoirie, on finit par démontrer qu’une carotte est un poireau et vice versa. Reste la morale qui est une affaire personnelle. Mais la morale est à la politique ce que l’eau est au feu.

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On dénonce désormais aisément un prétendu « gouvernement des juges » lorsqu’il s’agit de contester une décision de justice concernant un politique. Reprenez-vous cette expression à votre compte ?

Le droit résulte toujours d’un rapport de force de la politique du moment. Il y eut un Code noir légal, des Constitutions légales au IIIe  Reich et au régime de l’URSS, des lois de Vichy légales. La justice représentée les yeux bandés tenant une balance dont les plateaux sont à l’équilibre est une fiction pour cacher la réalité. Dans les faits, la justice regarde qui elle juge et fait pencher le plateau selon son souhait. Jean de La Fontaine écrivait au XVIIe  siècle dans Les Animaux malades de la peste – et nous y sommes : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Oswald Baudot, le magistrat soixante-huitard, rédige en 1974 une harangue destinée aux élèves de l’École de la magistrature. Dans ce qui est la bible du Syndicat de la magistrature, il écrit : « La loi s’interprète. Elle dira ce que vous voulez qu’elle dise », c’est un même discours.

Considérez-vous que le droit s’est substitué à l’expression de la souveraineté populaire ?

Totalement. La démocratie, qui est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple, n’existe plus. La date de cette chute de la démocratie, c’est en 2008 quand le Système, en l’occurrence les maastrichtiens de gauche et de droite, leurs députés et leurs sénateurs, ont voté contre le peuple qui, en 2005, avait refusé massivement par référendum le traité constitutionnel européen. Or, le traité de Lisbonne, ratifié en février 2008, la chose fut dite par Giscard en son temps, est une présentation différente du traité de 2005. Les représentants du peuple ont donc voté contre ce que le peuple avait décidé. 

Ce qui se nomme, j’emprunte le mot à Gracchus Babeuf, un « populicide ». Le dernier déni du peuple et de la démocratie en date remonte aux législatives post-dissolution de juin 2024 qui, en voix, ont porté le RN en tête et, toujours en voix, mis le bloc maastrichtien en troisième position. Nonobstant ces résultats des élections, le chef de l’État a successivement nommé trois Premiers ministres choisis dans le camp de ceux qui sont arrivés les derniers. Le pouvoir est désormais entre les mains de gens nommés par cooptation idéologique dans le but de contrer la voix du peuple.

Qu’est-ce qui, structurellement, a transféré la souveraineté du suffrage vers ces autres instances, que vous nommez le « Système » ?

Les maastrichtiens, qui savent que leur projet n’est pas populaire mais qui l’imposent en économisant le peuple. Une anecdote pour montrer la visibilité de cette hypothèse : Macron a tenté de désamorcer la crise des Gilets jaunes en entreprenant un tour de France et une consultation du peuple français via des états généraux et des cahiers de doléances – le choix du registre sémantique n’est pas neutre, bien sûr. Les Français ont joué le jeu. Comme leurs prédécesseurs du XVIIIe  siècle, ils ont rédigé leurs doléances. Qu’est-ce que le président de la République française a fait de ces documents de la souveraineté populaire ? Il les a envoyés aux archives départementales pour les originaux et aux archives nationales pour les versions numérisées. 

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À l’heure où chacun se demande ce qui va rester des dix années de pouvoir d’Emmanuel Macron, je répondrai : cet extrême cynisme qui, réplique du séisme de 2005-2008, a consisté à solliciter le peuple avant de jeter le résultat de cette sollicitation aux archives utilisées comme des culs-de-basse-fosse de la République. C’était un projet politique possible, potentiel, pour qui aurait eu un véritable souci républicain et démocratique. Au lieu de cela, il a été considéré par le chef de l’État que ces papiers méritaient le même statut et le même devenir que tout document imprimé remis légalement aux archives – affiches du Tour de France ou bulletins paroissiaux.

Depuis les Gilets jaunes, la colère populaire s’est exprimée par intermittence sans jamais se aduire en force politique durable. Comment l’analysez-vous ?

Les Gilets jaunes ont été deux fois assassinés : une fois par Mélenchon et les siens qui ont d’abord méprisé le mouvement assimilé à une jacquerie de pauvres types, avant de se dire que cette convergence des luttes qu’il ne parvenait pas à réaliser, il pourrait peut-être y parvenir en parasitant le mouvement. De sorte qu’après trois semaines de mépris, il a initié une romance conclue par un baiser de la mort : le mouvement, qui était girondin, investissant ronds-points de provinces, entrées et sorties des villes et villages, était impossible à serrer. 

La gauche mélenchonienne a noyauté. Et le mouvement girondin est mort en devenant jacobin, parisien. En quittant le rond-point de sous-préfecture pour monter à Paris et défiler sur les Champs-Élysées avec le matériel militant fourni par la gauche, il devenait contrôlable pour l’extrême gauche mais aussi et surtout par le pouvoir maastrichtien qui a pu réprimer sévèrement les manifestations. Le pouvoir n’a pas hésité à envoyer les blindés de l’armée et les canons à eau – ce qui n’est jamais choisi contre les voyous qui ravagent Paris et les grandes villes du pays. 

La décence commune laisse place à l’indécence commune

Le second assassinat a été effectué dans la foulée : des « black blocs » étrangement invisibles, insaisissables, venus de nulle part, mettent la ville à feu et à sang, repartent on ne sait où, on en interpelle une poignée, tous ou presque nient les forfaits, la plupart rentrent tranquillement chez eux. Ils pourront revenir sur d’autres théâtres d’opération le lendemain. Les médias d’État peuvent alors prendre le relais et criminaliser les Gilets jaunes, qu’ils associent à des casseurs, à des délinquants. 

Quelques mains arrachées, quelques yeux crevés, quelques gardes à vue plus tard, quelques endettements aussi, monter à Paris coûte cher pour les pauvres. Déconsidéré, sali, discrédité, le mouvement pourrit, s’épuise, s’arrête. Les pauvres n’ont plus que ce qui leur reste d’yeux pour pleurer. Les maastrichtiens et leur chef à l’Élysée peuvent redire : « Qu’ils viennent me chercher ! » Quand on vient le chercher, il mobilise l’armée française pour empêcher qu’on arrive jusqu’à lui. L’hélicoptère qui l’attendait pour l’exfiltrer résume bien toute cette aventure.  Cette blessure narcissique valait bien une mise au rebut des cahiers de doléances. 

Déçus, les Gilets jaunes sont rentrés chez eux. Ils étaient pauvres, démunis, impécunieux, le pouvoir les a humiliés, insultés, méprisés, outragés, offensés. Qui se souvient qu’Emmanuel Macron, qui porte aujourd’hui des lunettes de type Top Gun, a parlé de « Jojo le Gilet jaune » avec le rictus ironique et cynique qu’on lui connaît à la bouche ? On ne leur a pas donné le temps de s’organiser et ils étaient rétifs à toute organisation par peur de récupération. Ce faisant, ils ont tout de même été récupérés.

Vous êtes un fervent défenseur du peuple, que vous opposez au mépris des élites. Le peuple est-il encore identifiable aujourd’hui, ou la fragmentation sociale en a-t-elle rendu la notion même obsolète ?

Le peuple a été salement abîmé, en effet. Il nommait jadis l’ensemble des individus sculpté comme une statue par l’école républicaine, la transmission des savoirs dans la corporation, le syndicalisme ouvrier, la morale enseignée au catéchisme et reformulée par l’État sous une forme laïque revue et corrigée par la franc-maçonnerie déiste, qui avait la mainmise sur la rédaction des cours de morale distribués à l’école. Le dieu anthropomorphe du judéo-christianisme était un œil dans un triangle et, dans le livre de morale de mon père, qui était né en 1921, le processus pédagogique qui commençait avec la famille culminait dans une référence à Benjamin Franklin ! 

Ce peuple-là savait lire, écrire, compter, penser. Il avait le respect de l’histoire, de la littérature, des grands hommes ayant fait la civilisation. À sa manière, le Parti communiste apportait sa pierre à cet idéal kantien. Cette sculpture du peuple générait ce qu’Orwell nomme « la décence commune ». Or, cette décence commune n’est pas naturelle, elle est le produit d’une conscience de soi travaillée, produite, voulue – conscience de classe, conscience nationale, conscience civilisationnelle, conscience spirituelle, conscience religieuse. Si elle n’est pas construite – voire si elle est sciemment déconstruite, ce qui est le cas, personne n’en disconviendra –, alors elle disparaît purement et simplement. Et au lieu de disposer d’un peuple en état de marche, nous disposons d’une populace qui renoue avec ce qui reste d’animalité en l’homme – jalousie, envie, méchanceté, ressentiment, violence, haine, bêtise… 

La décence commune laisse place à l’indécence commune, qui caractérise l’homme des foules dont Gustave Le Bon a analysé la nature, le fonctionnement, mais aussi la ductilité avec laquelle les dictateurs font leur tout-venant. Le PCF du gaullo-communisme, d’avant sa conversion au déconstructionnisme, l’Église catholique d’avant Vatican II, l’école de la République d’avant Mai-68, la morale judéo-chrétienne d’avant le magistère culturel des soixante-huitards, travaillaient tous à la construction de cette décence commune du peuple old school.

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Le vote RN est-il encore un vote de colère, ou est-il en train de devenir un vote d’adhésion positive ? Cette bascule change-t-elle la nature de ce qu’on nomme le « populisme » ?

Je n’utilise peu ou pas le mot « populiste », qui est un mot de guerre utilisé par les ennemis du peuple qui, eux, sont clairement populicides. Étymologiquement, et aussi dans l’histoire romaine, le populiste est celui qui tient au peuple un discours pour le séduire sans adhérer au contenu du discours qu’il tient. Quel homme politique ne l’est pas en démocratie, qui est le régime politique où il faut verbalement séduire par tous les moyens 51 % des électeurs ? 

La colère se réfugie chez les abstentionnistes qui n’attendent plus rien de personne, d’aucun parti, d’aucune figure d’homme ou de femme providentiel. Rappelons que, peu ou prou, la moitié des Français ont compris qu’on se moquait d’eux. En retour, cette moitié se moque de ceux qui se moquent d’elle. La normalisation du RN s’est aussi faite pour le pire. Les Français comprennent que, depuis la dissolution de l’Assemblée nationale et la réélection d’une nouvelle chambre, le RN vote de façon incohérente ici ou là. Pour la démission de Macron, mais faisant comme s’il était contre. Avec des ennemis de la veille, contre des amis du jour, une chose dans l’Hexagone, une autre à Bruxelles. 

La ligne sociale de Marine Le Pen n’est pas, quoi qu’en disent les rabâcheurs d’éléments de langage du parti, la même chose que la ligne libérale de Jordan Bardella. La chimère de la carpe mariniste et du lapin bardellesque ne saurait vivre bien longtemps une fois parvenue à l’air libre du pouvoir. On doute que le cadet l’emporte sur l’aînée. N’oublions jamais qu’un homme humilié devient vite un homme obsédé par une restauration de sa dignité perdue. Bardella est l’homme de l’union des droites avec une jeune génération – Marion Maréchal, Sarah Knafo, peut-être François-Xavier Bellamy ; Marine Le Pen est quant à elle seule, sinon l’appoint d’Éric Ciotti.

On oppose volontiers « populisme » et « démocratie libérale », comme si les deux s’excluaient naturellement. Ce vocabulaire est-il neutre, ou participe-t-il lui-même à la disqualification du vote populaire ?

 « Démocratie libérale » est pour moi un oxymore. Car où le marché fait loi – c’est la définition du libéralisme –, le peuple ne la fait pas; où le peuple fait la loi – c’est la définition de la démocratie –, alors le marché ne la fait pas. Je suis étonné que, la plupart du temps, ceux qui se réclament du libéralisme imposent leur logique avec force moyens qui n’ont pas grand-chose à voir avec la liberté ! La seule façon d’être un libéral authentique et sincère, cohérent et congruent, c’est d’être libertarien. 

Nous vivons sous le régime de ce qu’Aldous Huxley nomme « un totalitarisme courtois 

L’Europe maastrichtienne est un bon exemple d’État libéral illibéral ! Elle utilise l’administration, la bureaucratie, les commissions nommées et non élues, le droit et la loi, des politiques de ciblage de subventions à des organisations idéologiques, un quasimonopole des canaux d’information étatiques pour imposer sa volonté populicide – d’où leur furie à l’endroit de la presse française qui n’est pas inféodée à l’idéologie dispensée nuit et jour par les médias d’État. 

Je suis antilibéral : le marché ne peut faire la loi à l’école, à l’armée, dans la culture, dans les universités, dans les hôpitaux, dans la police, dans l’armée. Car c’est l’instruction publique qui fait la loi à l’école, la défense nationale souveraine à l’armée, la production d’œuvres post-nihilistes dans la culture, la recherche libre à l’université, la santé publique dans les hôpitaux, la sûreté nationale dans la police. Et parce que je suis antilibéral, je suis républicain, car je pense que ce qui fait la loi dans une république c’est l’intérêt général, le bien public, la volonté générale, la garantie des droits de l’homme que sont sûreté, sécurité, propriété, la soumission des minorités aux majorités exprimées lors des élections.

D’autres démocraties occidentales connaissent la même judiciarisation du politique (pensons à Trump, Bolsonaro, Netanyahou…). Est-ce une corruption de la démocratie libérale ?

C’est moins sa corruption que le mode de fonctionnement même de la dite démocratie libérale. Ces dispositifs de traverse incarnent le fameux totalitarisme courtois dont je parlais. Le boa constrictor ne mord pas, comme jadis nazis et bolcheviques, fascistes et maoïstes opéraient, il strangule. Il s’enroule lentement, serre, comprime, étouffe, étrangle, asphyxie et tue. Plus de goulags, plus de camps de concentration, plus de laogai. À la place : la meute des journalistes d’État lancée aux trousses du contrevenant, le déchaînement des réseaux sociaux pilotés par des usines à clics aux ordres des pouvoirs d’État, des mises à mort professionnelles, des campagnes de calomnie contre le contrevenant qui résiste, le papier bleu du tribunal, l’étranglement par les frais de justice, les condamnations dirimantes, la victime gît ensuite, amorphe, sans une goutte de sang – elle est morte. 

Le droit européen et la Cour européenne des droits de l’homme s’imposent aux décisions françaises. Le combat pour la souveraineté populaire est-il encore national, ou déjà perdu à l’échelle supranationale ?

C’est en effet la seule question qui vaille : tout aspirant à la fonction suprême qui, dans le cadre des prochaines élections présidentielles, reste dans le carcan maastrichtien est un menteur. Ajoutons à cela un populiste et un démagogue car, ici, ces mots dépréciés reprennent tout leur sens : il ou elle ne pourra rien faire tant que n’aura pas été recouvrée la souveraineté nationale bradée lors du traité de Maastricht en 1992. 

Je vois bien et j’entends bien tel ou tel qui fait le malin en estimant que le Frexit n’est pas nécessaire : « C’est un morceau trop gros à faire avaler à l’électeur moyen », dit l’un ; « Nous serons les plus malins et ne ferons que ce que nous voudrons », dit l’autre ; un troisième larron ajoute : « Une vague populiste submerge l’Europe et nous n’aurons pas besoin d’en finir avec l’Europe maastrichtienne, l’Europe des peuples se constituera toute seule. » Fanfaronnades ! Rodomontades ! Pantalonnades ! L’Europe maastrichtienne est l’ennemie des peuples, elle a fait plier l’Espagne malgré Podemos, la Grèce malgré Syriza, l’Italie malgré le Mouvement 5 étoiles et Beppe Grillo, ou même Giorgia Meloni qui accumule les grosses concessions pour avancer de quelques petits mètres. 

Le mot « peuple » répugne madame Ursula von der Leyen et ses acolytes. Je rappelle que ceux qui annonçaient l’apocalypse en cas de Brexit en sont pour leurs frais : l’effondrement de l’économie, les files d’attente de plusieurs kilomètres de camions à Calais, les faillites en nombre, etc. La seule erreur de la Grande-Bretagne consiste à avoir obtenu le gouvernail du bateau mais à avoir gardé le même cap ! Il ne sert à rien d’obtenir la gouverne si l’on dirige le bateau de la même manière qu’avant et dans la même direction.

Y a-t-il, dans l’histoire récente, un exemple de souveraineté populaire reconquise qui vous semble probant, ou est-ce un mouvement à sens unique ?

Non, je n’en vois aucun. Nous vivons sous le régime de ce qu’Aldous Huxley nomme dans Le Meilleur des mondes « un totalitarisme courtois », qui est au totalitarisme casqué, armé et botté de jadis ce qu’est le boa constrictor au mamba noir dont la morsure venimeuse tue immédiatement. Le régime maastrichtien sous lequel nous vivons étouffe par strangulation toute tentative ou toute entreprise souverainiste. Tout est fait pour que le peuple soit soumis. 

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Toutes ses expressions sont tenues pour nulles et non avenues : ce qu’il fait savoir par référendum est jeté à la poubelle, ce qu’il fait connaître par ses votes aux municipales, aux européennes, aux législatives est ignoré superbement, ce qu’il exprime dans les cahiers de doléances, on vient de le voir, est classé dans les archives pour les chercheurs du prochain siècle, ce qu’il manifeste dans la rue est réprimé par l’armée avec des blindés. L’armée contre le peuple des paysans, des marins pêcheurs, des mères célibataires, des infirmières en milieu rural ! 

En revanche, le nouveau peuple de la « nouvelle France » vantée par Jean-Luc Mélenchon et les siens a, lui, pignon sur rue et peut tenir des propos racistes, antisémites, bellicistes, antirépublicains, insurrectionnels, mais aussi misogynes, phallocrates, machistes, pourvu qu’ils soient enveloppés dans le drapeau palestiniste, on lui déroule le tapis rouge. Il ne sera pas poursuivi par la police de la pensée, pas tancé par les instances de régulation de l’audiovisuel, pas traîné devant les tribunaux, pas menacé de mort sur les réseaux sociaux ad hoc, pas intimidé physiquement, etc. Il est, lui, le nouveau peuple souverain. Et le pouvoir actuel veille à ce que cette souveraineté des minorités antidémocratiques fasse la loi.

Si le suffrage universel ne suffit plus à garantir la souveraineté du peuple, quelles réformes institutionnelles concrètes permettraient de la restaurer ?

À l’heure actuelle, dans l’état de crise existentielle profonde dans laquelle se trouve la France, la seule révolution véritable et totale qui puisse s’accomplir, c’est le retour strict à la Constitution de 1958 dénaturée depuis des années, y compris par de prétendus gaullistes, à quoi j’ajoute, pour la maintenir, l’élection du président de la République au suffrage universel direct de 1962. 

Les lignes de force sont connues : souveraineté nationale recouvrée, politique républicaine, peuple souverain, Europe des nations, politique étrangère d’intérêt national, dissuasion nucléaire française, instruction publique, police et justice au service de cette République. Autrement dit : revenir à la case départ d’un gaullisme de guerre qui fait suite au gaullisme de la Résistance à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, quand la France est à terre, saignée par les nazis soutenus par le régime de Vichy, et qu’il faut la reconstruire intégralement. 

Il y eut un programme du Conseil national de la résistance daté du 15 mars 1944. Il y était question de rétablir la démocratie, le suffrage universel et la liberté de la presse, de réajuster les salaires, de rétablir un syndicalisme indépendant, de penser un plan complet de sécurité sociale, entre autres choses. Qui dira que tout cela n’est pas d’une cruelle actualité ? S’il faut résumer tout cela en une formule, allons-y : « La France libre ! »

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