Deux décennies ont suffi pour transformer un simple trombinoscope universitaire en machine d’influence mondiale.
Derrière le mythe de l’innovation cool se cache une réalité bien plus politique, économique et idéologique.
2004–2006 : un trombinoscope étudiant devenu arme de conquête
Le 4 février 2004, sur le campus d’Harvard, les étudiants découvrent un site internet baptisé The Facebook, littéralement « le trombinoscope ».
En 24 heures, plus de 1 200 étudiants s’inscrivent. Le concept est simple, presque naïf : un profil, une photo, des informations personnelles, des amis.
Ce lancement n’est pourtant pas un coup de génie improvisé. Il s’inscrit dans la continuité d’un projet antérieur, Facemash, lancé par Mark Zuckerberg en octobre 2003.
Le principe ? Comparer deux photos d’étudiants et voter « hot » ou « not ». Succès immédiat, mais scandale retentissant. Le site est fermé en quelques jours.
Échaudé mais pas découragé, Zuckerberg affine sa stratégie. Il s’inspire notamment d’un outil existant, The Face Book, conçu par Aaron Greenspan et déjà utilisé par 7 000 étudiants.
En janvier 2004, Zuckerberg dépose le nom de domaine thefacebook.com et lance sa propre version.
Le succès est fulgurant. En un mois, la moitié des étudiants d’Harvard sont inscrits. Très vite, le réseau s’étend aux universités de l’Ivy League, puis à l’ensemble des campus américains et canadiens.
Dès cette époque, l’ambition est claire. Zuckerberg le déclare sur CNBC en février 2004 : Facebook ne restera pas confiné à Harvard.
Le siège social est installé en 2005 à Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley. Le « The » disparaît. Facebook est né.
2007–2012 : croissance mondiale, argent roi et premières fractures
À partir de 2007, Facebook s’ouvre progressivement au grand public. Une seule condition : avoir plus de 13 ans.
Le réseau cesse d’être un outil universitaire pour devenir un réseau social de masse.
Les fonctionnalités se multiplient :
– le fil d’actualité,
– les groupes,
– la messagerie instantanée,
– l’application mobile,
– et même le fameux poke, gadget devenu symbole d’une époque.
En France, l’arrivée de Facebook en 2007 provoque une véritable révolution sociale. Retrouver d’anciens camarades, renouer des contacts, exposer sa vie : tout devient possible.
Pour le meilleur… et parfois pour le pire.
Les chiffres donnent le vertige :
– 2008 : 100 millions d’utilisateurs
– 2010 : 500 millions
– 2012 : 1 milliard
Cette même année, Facebook entre au NASDAQ. Malgré des débuts boursiers difficiles, l’action passe de 38 dollars en 2012 à 185 dollars en 2018.
Zuckerberg renforce son empire par des acquisitions stratégiques :
– Instagram en 2012,
– WhatsApp en 2014,
– tentative avortée sur Snapchat.
Parallèlement, un litige éclate avec les frères Winklevoss, anciens étudiants d’Harvard, qui accusent Zuckerberg de leur avoir volé leur idée.
L’affaire se solde en 2008 par un accord à 65 millions de dollars. Une somme considérable, mais dérisoire pour un homme déjà milliardaire.
2020–2024 : influence politique, scandales éthiques et chute du mythe
En 2020, Facebook revendique près de 3 milliards d’utilisateurs sur sa plateforme principale et génère 86 milliards de dollars de chiffre d’affaires, quasi exclusivement grâce à la publicité.
Mark Zuckerberg, toujours détenteur d’environ 60 % du capital, devient l’un des hommes les plus riches et les plus influents du monde.
Mais ce succès a un prix. En 2021, les révélations de Frances Haugen, ancienne ingénieure de Facebook, marquent un tournant historique.
Devant le Congrès américain, elle accuse la direction d’avoir sciemment privilégié le profit au détriment de la sécurité des utilisateurs, notamment des plus jeunes.
Documents internes à l’appui, Haugen démontre que les algorithmes de Facebook sont conçus pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible.
Résultat : mise en avant de contenus clivants, addictifs, parfois mensongers, car ils génèrent plus d’engagement… et donc plus de revenus publicitaires.
La vérité devient secondaire. L’émotion prime. La polarisation est encouragée.
Facebook est accusé d’avoir facilité la diffusion de fake news, influencé des élections, alimenté des mouvements politiques radicaux et fragilisé les démocraties occidentales.
Dans certains pays, le réseau est restreint ou bloqué, notamment en Chine.
Ailleurs, il est perçu comme un outil de contestation, parfois utilisé contre les États eux-mêmes.
Le groupe change alors de nom pour devenir Meta, symbole d’un basculement vers un empire numérique global.
Aujourd’hui, Meta revendique plus de 3,2 milliards d’utilisateurs actifs sur l’ensemble de ses plateformes.
Facebook n’est plus un simple réseau social. C’est un acteur géopolitique, un levier économique colossal et un outil d’influence massive.
Né dans une université prestigieuse, porté par l’audace entrepreneuriale américaine, il incarne autant la réussite technologique occidentale que les dérives d’un monde numérisé sans garde-fous.

















