Il y a des plaisirs discrets dans le métier d’éditorialiste. Celui-ci en fait partie. Assister, sans effort particulier, à une querelle idéologique où chacun croit parler de droits de l’Homme alors que tout le monde parle, en réalité, de pouvoir moral. Et voir, surtout, ce pouvoir se lézarder de l’intérieur.
Les faits sont simples. Une commission nationale, parisienne, publie un avis très critique sur la gestion des émeutes de 2024 en Nouvelle-Calédonie. Lecture classique, bien connue : l’État, les forces de l’ordre, les atteintes aux libertés, le prisme institutionnel. Rien de surprenant. C’est son rôle.
Mais, fait plus rare, la Ligue des droits de l’Homme de Nouvelle-Calédonie conteste publiquement cet avis. Elle parle d’angles morts, de victimes oubliées, de lecture hors-sol. Elle rappelle que le réel n’est pas un séminaire universitaire et que les droits abstraits se heurtent parfois à des violences très concrètes.
Paris répond, un peu interloqué. Rappel doctrinal. Mise au point conceptuelle. Distance assumée. Et soudain, la scène devient intéressante.
Car le plus savoureux n’est pas dans l’échange entre la CNCDH et la LDH locale. Il est ailleurs. Il est dans les réactions qu’il provoque. On voit surgir, dans ce débat censément réservé aux consciences de gauche, des soutiens inattendus : des militants loyalistes, des électeurs proches des LR ou du RN, des gens d’ordre, parfois fort éloignés des combats historiques de la Ligue… qui se découvrent soudain une tendresse pour cette vieille gauche des droits, celle d’avant les abstractions.
Rien de plus français, au fond. Toute droite est toujours une ancienne gauche. Elle a grandi avec elle, s’en est détachée, puis continue de la regarder avec une forme de nostalgie mêlée d’agacement. Et lorsqu’elle cherche un contre-repère face à la gauche contemporaine — celle des postures, des indignations à distance, du vocabulaire impeccable — elle va instinctivement fouiller dans les placards de l’ancienne maison.
Ce réflexe en dit long. Il dit que le magistère moral qui s’imposait naguère sans discussion ne va plus de soi. Il dit que la parole qui expliquait le réel depuis Paris commence à sonner creux lorsqu’elle ignore ce que vivent ceux qui étaient coincés derrière des barrages, privés de soins, de travail ou de sécurité. Il dit surtout que le réel est un adversaire autrement plus redoutable que n’importe quel camp politique.
Les médias du sérail, eux, ont fait ce qu’ils savent faire : voler au secours de la doctrine. Réexpliquer. Recontextualiser. Rappeler les principes. Souligner que seuls les États violent les droits de l’Homme, jamais les particuliers. Un individu ne commet que des infractions. Très bien. Mais le mal est fait.
Car ce qui s’est fissuré n’est pas un argument, c’est une autorité. Quand une ligue locale, historiquement issue du même moule, conteste la lecture officielle ; quand une partie de ses membres s’en va pour créer un autre collectif ; quand la droite regarde la scène avec un sourire en coin ; quand la gauche se divise sur ce que « défendre les droits » veut encore dire… alors quelque chose s’effondre silencieusement.
On peut continuer à invoquer les grands principes. Ils sont respectables. Mais on ne gouverne pas durablement contre le vécu. On ne maintient pas un magistère moral en refusant de voir ce que le réel fait aux hommes concrets.
Jaurès le savait déjà : la morale n’est forte que lorsqu’elle s’adresse aux vivants, pas lorsqu’elle se contemple elle-même. Péguy aussi, qui se méfiait de ces consciences qui parlent toujours au nom de l’Homme, mais rarement avec les hommes.
Dans cette affaire, personne n’a vraiment gagné. Mais une chose est acquise : le temps où certaines paroles s’imposaient par simple autorité symbolique est révolu. Désormais, même les héritiers du nouveau clergé osent les discuter.
Et pour un lecteur de Péguy, il faut bien l’avouer : c’est du miel.

















