Quand la République honore ses grandes figures, elle rappelle que l’État de droit se construit dans le courage, et non dans l’émotion.
Robert Badinter, juriste rigoureux et homme d’institutions, laisse une empreinte qui dépasse les clivages.
Un itinéraire forgé par l’Histoire et l’exigence républicaine
Né le 30 mars 1928 à Paris, dans une famille juive originaire de Bessarabie, Robert Badinter est très tôt confronté à la brutalité de l’Histoire.
Sous l’Occupation, plusieurs membres de sa famille sont déportés, une épreuve fondatrice qui façonne son rapport à la justice et à l’État.
Chez lui, aucune fascination pour la posture victimaire : la réponse passe par le droit, la rigueur intellectuelle et la fidélité aux institutions.
Après la Libération, il choisit la voie de l’excellence académique et professionnelle. Avocat d’affaires reconnu et professeur de droit, il s’impose par son travail, non par l’idéologie.
Le tournant survient en 1972, lors du procès Bontemps : condamné à mort malgré la défense acharnée de Badinter.
L’exécution par guillotine agit comme un électrochoc : la justice pénale française doit évoluer.
Dès lors, Robert Badinter s’engage pleinement pour l’abolition de la peine de mort, non par angélisme, mais par refus de l’irréversibilité judiciaire.
Il assume un combat difficile dans une France encore majoritairement favorable à la peine capitale.
Son discours s’appuie sur le droit comparé, la responsabilité de l’État et la dignité humaine, loin des slogans.
1981 : abolir la peine de mort par la loi, non par l’émotion
L’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée en 1981 ouvre une fenêtre politique décisive. Nommé garde des Sceaux, Robert Badinter porte le projet devant le Parlement.
Le 9 octobre 1981, la loi abolissant la peine de mort est adoptée, malgré une opposition ferme et structurée.
Un moment historique, obtenu par le débat démocratique.
Badinter ne nie jamais la gravité des crimes ni la souffrance des victimes. Il affirme cependant que l’État ne peut se placer au niveau du bourreau.
Cette position assumée s’inscrit dans une vision forte de l’autorité publique, où la justice protège sans se venger.
Son action ministérielle ne s’arrête pas là.
Il engage des réformes structurelles :
– l’abrogation du délit d’homosexualité hérité du régime de Vichy,
– l’ouverture de l’accès direct des citoyens français à la Cour européenne des droits de l’homme,
– le renforcement des droits des victimes,
– l’amélioration mesurée mais réelle de la condition carcérale.
Là encore, pas de démagogie : Badinter défend une justice équilibrée, respectueuse des victimes comme des principes fondamentaux.
Il quitte le ministère en 1986, laissant une institution profondément modernisée.
Serviteur de l’État, figure d’autorité et héritage national
De 1986 à 1995, Robert Badinter préside le Conseil constitutionnel.
À ce poste clé, il veille à la primauté de la Constitution, à l’équilibre des pouvoirs et à la continuité républicaine.
Il devient ensuite sénateur des Hauts-de-Seine de 1996 à 2011, poursuivant son engagement parlementaire avec constance.
Son influence dépasse les frontières françaises. Entre 1991 et 1993, il préside la Commission d’arbitrage pour la paix en ex-Yougoslavie, dans un contexte de conflits majeurs. Il dirige ensuite la Cour européenne de conciliation et d’arbitrage de l’OSCE.
En 2004, l’ONU lui confie une mission sur la sécurité internationale, preuve de sa crédibilité juridique mondiale.
Tout au long de sa carrière, il œuvre pour la mémoire judiciaire, notamment par l’enregistrement des grands procès.
Il défend une justice qui se souvient, transmet et assume ses responsabilités.
Décédé à Paris le 9 février 2024, à l’âge de 95 ans, Robert Badinter demeure une figure centrale de la République.
Le jeudi 9 octobre 2025, à l’occasion du 44ᵉ anniversaire de la loi abolissant la peine de mort, il entre au Panthéon.
Un hommage national est rendu à celui qui a incarné l’autorité du droit, la fidélité aux institutions et l’unité républicaine.
Son entrée au Panthéon rappelle que la France se grandit lorsqu’elle défend la liberté, l’égalité, la fraternité, la démocratie et la primauté du droit, sans renoncer à l’ordre ni à la responsabilité.
Un héritage exigeant, à contre-courant des facilités contemporaines.


















