NÉGOCIATIONS. La situation demeure incertaine : entre démonstration de force et calcul politique, le président américain temporise face à Téhéran.

Quoi de mieux pour mettre la pression sur le camp d’en face dans des négociations que de demander avant le début de la réunion aux ressortissants américains de quitter urgemment l’Iran, tout en rapprochant le porte-avions Abraham Lincoln dont l’arsenal est désormais à une distance idéale pour cibler Téhéran. C’est ce que Washington a fait vendredi matin, trois heures avant la rencontre avec les Iraniens à Mascate, dans le Sultanat d’Oman. Coup de bluff ou réelle volonté de frapper quelle que soit l’issue des négociations ? Difficile de savoir en réalité… De son côté, l’Iran a exhibé quelques missiles, saisi quelques tankers dans le détroit d’Ormuz, histoire de donner le change.
Lorsqu’on veut connaître la ligne qui guide en profondeur la politique internationale des États-Unis, il est utile de s’adresser à la conscience idéologique de Trump. Celle-ci a pour nom J. D. Vance, le vice-président. L’avantage avec ce dernier est qu’il est en général posé et va à l’essentiel. Le 4 février, lors d’un entretien avec la journaliste Megan Kelly, J. D. Vance déclare : « L’Iran ne peut pas avoir d’arme nucléaire, a déclaré Vance. C’est l’objectif politique déclaré du président… Nous connaissons l’histoire. Le président n’a aucun intérêt à répéter l’histoire de l’Irak, mais on ne laisse pas les fous obtenir des armes nucléaires. » Déjà, après le Venezuela, Donald Trump avait affirmé son intention de conserver les structures du pays pour ne pas avoir sur les bras une guerre civile. « Rappelez-vous qu’en Irak, a dit Trump, ils se sont débarrassés de tout le monde. Ils n’avaient pas de généraux, ils n’avaient pas de personnel. Ils n’avaient personne pour diriger le gouvernement. Ça s’est avéré être un gâchis. Et c’est de là qu’est venu l’État Islamique… »
L’Iran présente des risques similaires, peut-être pires. Washington n’a ni stratégie de changement de régime ni opposition crédible sur laquelle s’appuyer, comme l’a reconnu Marco Rubio. Mais par-dessus tout, Washington est peu enclin à s’engager dans une nouvelle campagne militaire prolongée et coûteuse au Moyen-Orient. C’est cela le maître mot et la source de toutes les hésitations. « Nous avons dépensé 9 000 milliards de dollars à bombarder comme des malades le Moyen-Orient. Nous y avons semé la mort, y compris celle des nôtres. Et qu’est-ce que cela nous a rapporté ? Rien », avait dit Donald Trump dans un entretien avec Tucker Carlson, juste avant son élection.
Toute action militaire d’envergure devra être courte
Depuis, la base MAGA qui l’a élu veille à ce que son champion ne soit pas tenté par une nouvelle aventure militaire au-delà des mers. C’est pourquoi toute action militaire d’envergure contre l’Iran devra être de courte durée. Or un changement significatif du comportement de l’Iran exige un effort soutenu pour affaiblir les centres de pouvoir du régime, en particulier le Corps des Gardiens de la révolution islamique. Un tel effort nécessite une campagne longue et complexe. Cette tension soulève une question cruciale : quel est le véritable objectif du recours à la force ?
Si l’objectif est l’effondrement du régime, les États-Unis devraient s’engager dans un effort militaire et politique prolongé, sans stratégie de sortie clairement définie. Si l’objectif est d’affaiblir l’Iran pour imposer de meilleures conditions diplomatiques, une action militaire risque de produire l’effet inverse : une escalade, une instabilité régionale et un ralliement nationaliste au sein du pouvoir iranien. Toujours est-il que toutes les options restent sur la table. L’administration Trump envisage de réunir dès ce week-end, en Floride, des figures de l’opposition iranienne. C’est Jared Kushner qui a été chargé de piloter la création d’une entité de transition, notamment à travers des hommes d’affaires irano-américains, destinée à gouverner en cas d’effondrement du régime.
Pas d’urgence côté américain
Depuis juin 2025, l’Iran a reconstitué une partie de ses capacités militaires, malgré l’affaiblissement de ses proxys. L’ayatollah Khamenei a néanmoins brandi la menace d’une guerre régionale, ce qui impliquerait que quiconque aide les États-Unis, soit en accueillant ses bases soit en autorisant le survol de son espace aérien, est susceptible d’être frappé en retour. Les pays de la région le savent, d’où leur boulimie d’action pour éviter le conflit.
L’objectif du président américain, en réalité, n’est pas un changement de régime, mais un moyen de pression pour obtenir un meilleur accord. Dans cette perspective, les États-Unis ne sont pas soumis à une urgence immédiate. L’économie iranienne reste menacée, notamment dans le secteur énergétique, et une véritable reprise est improbable sans allègement des sanctions. Le statu quo, bien qu’imparfait, pèse davantage sur Téhéran que sur Washington.
Dernier aspect plus inattendu mais qui perturbe la négociation du point de vue américain, c’est le caractère opaque du monde chiite où le politique et le religieux se mêlent intimement. J. D. Vance s’en plaint (et on peut imaginer que Trump aussi) : « L’Iran est un pays très étrange avec lequel mener une action diplomatique, dit-il, quand on ne peut même pas parler à la personne qui est en charge du pays. Trump peut décrocher le téléphone et appeler Poutine ou Xi. Même des pays avec lesquels nous avons des relations très hostiles. »
Télécharger l’application Le Journal du Dimanche pour iPhone, iPad ou Android

















