Géopolitique, Pacifique, puissance : le moment de vérité
Janvier 2026
« Le flou stratégique est la pire des solutions »
Dans la série des “Grands Entretiens”, consacrée aux figures qui éclairent les rapports de force contemporains et les choix stratégiques auxquels la France est confrontée, nous recevons Alain Juillet, ancien directeur du renseignement extérieur à la DGSE et ancien haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre.
Dirigeant d’entreprises, haut fonctionnaire, officier de réserve, formé à HEC, Stanford et à l’IHEDN, Alain Juillet a occupé, pendant près de deux décennies, des fonctions clés à la frontière du renseignement, de la stratégie économique et de la sécurité nationale. Son parcours l’a placé au cœur des mécanismes de puissance, loin des postures idéologiques et des récits convenus.
Dans cet entretien, la Nouvelle-Calédonie n’est plus abordée comme une crise locale ou un dossier institutionnel, mais comme un test de crédibilité stratégique pour la France dans le monde qui vient.
La Dépêche de Nouméa : Mai 2024, une insurrection ou un signal stratégique ? Les événements de mai 2024 en Nouvelle-Calédonie ont été présentés comme une crise locale. À vos yeux, relèvent-ils d’une simple explosion interne, ou d’un signal plus large dans un contexte de rivalités de puissances ?
Alain Juillet : Au départ, c’est une crise locale larvée qui couvait depuis longtemps. C’est la conséquence des promesses irréalistes des indépendantistes à leurs jeunes, du blocage des européens qui n’ont pas su évoluer en continuant les actions des Lafleur ou Frogier pour mieux vivre ensemble, et des guerres politiciennes très éloignées de l’intérêt général. Elle explose quand elle est encouragée par des incitations venues d’Azerbaïdjan, qui encourage les velléités indépendantistes dans tous les territoires d’outremer et même en Corse, pour faire payer aux français le soutien à l’Arménie. Quand on voit le ciblage et l’ampleur des destructions dans les secteurs stratégiques clés de l’Ile, il est évident que des meneurs ont été formés à l’extérieur pour organiser et piloter les jeunes qui ont été manipulés dans leurs actions.
Dans ce cadre les Etats-Unis, la Chine, ou l’Australie n’avaient aucun intérêt à bouger. La présence dans les sphères de réflexion médiatiques et politiques locales de personnes notoirement proches de puissances étrangères leur suffisait. Le statut d’observateur permet d’apprendre beaucoup de choses pour préparer la suite de l’histoire. Comme on le dit : ils ont compté les points.
« Un nouvel acteur incontournable est arrivé avec les océaniens (…) c’est à cause d’eux que le gel du corps électoral ne rime plus à rien. »
DDN : A-t-on, selon vous, sous-estimé la dimension stratégique de ce qui s’est joué à ce moment-là ? Et si oui, pourquoi l’État a-t-il tant de mal à nommer ce type de crise pour ce qu’elle est ?
AJ : Le pire aveugle est celui qui ne veut pas voir. Nous sommes depuis longtemps face à un déni de réalité de la part du gouvernement français et des politiques de tous bords. On veut tout interpréter à travers ou dans la suite des accords de Nouméa alors qu’ils sont complétement dépassés d’autant qu’ils avaient été construits avec des objectifs différents selon les négociateurs. Nouméa c’est un marché de dupes signé par des gens honnêtes de leurs points de vue. Les négociateurs du gouvernement français, dont certains sont revenus récemment, étaient en réalité pour une indépendance acquise progressivement qu’il s’agissait d’habiller pour ne pas choquer les loyalistes. La plupart des négociateurs calédoniens des deux bords étaient pour l’émancipation et le rééquilibrage qui leur semblait avec raison une évidente nécessité. Seuls quelques-uns des négociateurs kanaks voulaient tout s’approprier.
Bougival et ses suites ont montré que tout avait évolué et qu’il fallait imaginer autre chose pour sortir de l’impasse d’autant qu’un nouvel acteur incontournable est arrivé avec les océaniens. Ils se développent plus vite que tout le monde par l’immigration et la natalité et ne peuvent être accusés d’être européens ou descendant d’européens. C’est à cause d’eux que le gel du corps électoral ne rime plus à rien.
« Avec la montée des empires américains et chinois, la zone indopacifique devient la zone d’affrontement majeure. »
DDN : Depuis deux ans, le Pacifique est redevenu un espace majeur de confrontation stratégique : États-Unis, Chine, réarmement japonais, basculement australien. Comment caractériseriez-vous cette nouvelle phase ?
AJ : Avec la montée des empires américains et chinois, la zone indopacifique devient la zone d’affrontement majeure. Les Chinois veulent contrôler l’Asie Pacifique comme les Américains veulent contrôler l’Amérique. Pour cela, ils ont des alliés et des opposants qui défendent leurs propres intérêts et que chacun des deux va essayer de garder ou de gagner à sa cause. L’Australie et le Japon font partie des occidentaux mais cela ne les a pas empêchés de devenir membres de la zone de libre-échange asiatique conçue par la Chine.
Nous ne sommes qu’au début d’une partie de domino dans laquelle les deux grandes puissances vont jouer sur tous les tableaux violents ou pacifiques pour déstabiliser et agrandir leur zone de contrôle. Pour bien le comprendre il faut se souvenir des positions japonaises et américaines avant la deuxième guerre mondiale et regarder sur la carte ce qui se passe. L’histoire est un perpétuel recommencement.
« La Nouvelle Calédonie et la Polynésie sont des points stratégiques évidents pour les deux empires »
DDN : La France parle beaucoup d’Indopacifique. Dispose t’elle, selon vous, d’une véritable stratégie dans cette zone – ou seulement d’une présence héritée ?
AJ : La France est la seule puissance occidentale présente dans l’Indopacifique avec deux territoires qui sont à la limite de la zone : la Nouvelle Calédonie et la Polynésie. Ce sont des points stratégiques évidents pour les deux empires qui voudront les utiliser ou les déstabiliser. Le futur de cette région du monde nous impose d’avoir une stratégie hybride intégrant l’économique, le militaire, le social et le politique. A l’évidence nous en sommes loin. Il suffit de voir comment nous avons géré le problème du nickel, du tourisme ou le volume de nos moyens militaires pour comprendre que nous n’avons jamais eu de stratégie en dehors du politique. Nous l’avons privilégié alors qu’il n’aurait dû être que la conséquence du reste.
L’intelligence économique nous apprend qu’il faut analyser très complètement la situation et l’environnement, sans idéologie et sans passion, pour avoir une base de référence sur laquelle on peut imaginer des options stratégiques puis choisir la meilleure ou la plus consensuelle. Une fois sélectionnée, sa mise en œuvre passe par sa mise en application cohérente dans chacun des secteurs clés. Ce qui suppose coordination et pilotage à vue. A l’évidence les transferts de compétences n’ont pas respecté ce processus d’où les dérapages.
« Le choix de la neutralité permettrait de fédérer autour de nous tous ceux qui veulent préserver la leur »
DDN : Dans un récent entretien accordé au média Thinkerview, vous rappeliez que « les îles Salomon ont été le théâtre d’une grande bataille du Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale ». Cette remarque renvoie à une réalité souvent oubliée : dans cette campagne, la Nouvelle-Calédonie a servi de base arrière majeure aux forces alliées, au point que Nouméa devienne en 1942 le deuxième port de l’US Navy dans le Pacifique après San Francisco. Aussi, quelle est, très concrètement aujourd’hui, la valeur géopolitique de la Nouvelle-Calédonie dans l’équilibre régional du Pacifique ?
AJ : Dans une série sur la guerre aérienne du pacifique l’escadrille de Papy Boyington décollait de Port Vila, et atterrissait parfois en Nouvelle Calédonie sur la piste près de Tontouta. Aujourd’hui ce sont les pêcheurs chinois qui sont dans le port du Vanuatu. Tout dépendra du positionnement stratégique choisi par les uns et les autres. Tout change selon que nous sommes proaméricain, prochinois, où voulons être neutre. L’intérêt d’avoir une base à côté de l’Australie, ouverte sur le pacifique, est évident pour la Chine. Il se renforce si elle prend le contrôle de la Polynésie. La possibilité pour les Américains d’avoir une base arrière au coin sud-ouest de la zone est évidemment stratégique car ils ne sont plus dépendants de l’Australie.
Le choix de la neutralité permettrait de fédérer autour de nous tous ceux qui veulent préserver la leur mais il exige de pouvoir et savoir se défendre face aux actions prévisibles des deux grandes puissances. On comprend que c’est un choix majeur qui a toutes sortes de conséquences auxquelles il faut réfléchir et répondre par anticipation. Pour cela il faut une vision, une volonté et du courage dans la durée. On est loin des politiques politiciennes à courte vue où chacun défend ses intérêts électoraux personnels ou partisans.
« Pour tenir dans la durée un état doit être respecté. »
DDN : Peut-on durablement rester présent dans un espace aussi sensible sans assumer une ligne claire de puissance et de sécurité ? Que produit, à terme, le flou stratégique ?
AJ : Le flou stratégique est la pire des solutions. Comme le dit la sagesse populaire on ne peut courir deux lièvres à la fois. Souvenons-nous de Platon pour qui il n’y a pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il veut aller. Il faut avoir une vision claire des objectifs à long terme et s’y tenir. L’expérience montre que le combat politicien dans lequel chacun défend ses intérêts à très court terme est voué à l’échec. C’est pourquoi le système de gestion actuel de la Nouvelle Calédonie ne fonctionne pas alors que celui des provinces est bien meilleur.
Pour tenir dans la durée un état doit être respecté. Comme nous l’enseigne le président Trump, il faut montrer sa force pour qu’on vous craigne et ne pas avoir à s’en servir. De même il faut faire respecter l’ordre pour que la vie des habitants et des visiteurs soit sans problème. A l’heure où ceux qui veulent nous remplacer ou imposer leurs lois utilisent tous les procédés de déstabilisation pour créer un chaos qui leur est profitable, il faut être ferme. C’est dans l’intérêt de tous, quoi qu’ils en pensent et quoi qu’ils en disent. Si les chefs coutumiers des tribus avaient su garder leurs traditions et leurs pratiques il n’y aurait pas tant de jeunes désœuvrés et violents à Nouméa et ailleurs. Nous avons le même problème en métropole avec les banlieues à la suite de la faillite de notre système éducatif et social.
« La Nouvelle Calédonie est trop stratégique pour être abandonnée. »
DDN : Une question rarement posée frontalement : si la France faisait le choix de se désengager de Nouvelle-Calédonie, laisserait-elle réellement un vide ?
AJ : Il faut être réaliste. Dans les grandes manœuvres actuelles je pense que la Nouvelle Calédonie est trop stratégique pour être abandonnée. De plus, cela se ferait au détriment de la population locale. Si nous partons un autre viendra à notre place, mais cela ne veut pas dire qu’il se substituera à l’aide substantielle envoyée par la métropole. Les Chinois comme les Américains sont des commerçants durs en affaires qui accompagnent et profitent de leur stratégie nationale. Il ne faut jamais oublier que leur commerce se fait au profit exclusif de leur pays. Le social n’est pas leur problème et le développement local non plus. Comme l’ont découvert les pays d’Afrique et les Balkans, les Chinois prêtent avec de gros taux d’intérêt et mettent la main sur des pans entiers de l’économie ou des infrastructures dès qu’un imprévu empêche de les rembourser. Dans les deux cas nous ne sommes pas au royaume des bisounours.
Pour la France, l’abandon de la Nouvelle Calédonie lui ferait perdre sa position de deuxième puissance maritime du monde, sa position stratégique au cœur de l’indopacifique, et encouragerait la Polynésie à s’éloigner de la métropole. Au niveau économique la perte du nickel calédonien aurait peu d’impact car Eramet privilégie Weda Bay en Indonésie, mais pourrait en avoir au niveau de l’État par l’absence d’exploitation des terres rares que l’on trouve dans les gisements de nickel. De même on abandonnerait les richesses des fonds marins de la ZEE. En revanche, la France pourrait réinvestir les moyens adressés à la Nouvelle Calédonie dans d’autres zones considérées comme plus stratégiques.
« Une prise de contrôle de la Nouvelle Calédonie n’est concevable que dans le cadre d’une négociation avec la France »
DDN : Les États-Unis pourraient-ils tolérer une zone grise durable à cet endroit précis du Pacifique ? Ou ce type de retrait appelle-t-il mécaniquement une recomposition sous influence américaine ou chinoise ?
AJ : Dans la politique de « containment » des Etats-Unis face à la Chine, les Philippines la Corée du Sud ou le Japon font partie du premier cercle mais l’Australie, la Nouvelle Calédonie, les Samoas, les Mariannes, et la Polynésie font partie du second cercle. Ils ont besoin de points d’appui sûrs et ne laisseront pas sans réagir une action considérée comme stratégiquement inacceptable. On peut ajouter que l ’Australie, qui a toujours considéré la Nouvelle Calédonie comme faisant partie de sa zone d’influence, réagira sans nul doute à toute tentative de récupération du territoire.
Une prise de contrôle de la Nouvelle Calédonie n’est concevable que dans le cadre d’une négociation avec la France, qui serait compliquée, ou par son achat, comme ils veulent le faire avec le Groenland. Le montant versé à la France serait utilisé pour réorganiser les structures administratives et sociales et pour relancer l’économie locale. Ceci lui permettrait de partir avec les honneurs.
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DDN : La Chine a-t-elle besoin de contrôler formellement des territoires comme la Nouvelle-Calédonie, ou lui suffit-il d’y neutraliser la capacité stratégique des puissances concurrentes ?
AJ : Du côté chinois l’occasion serait trop belle de mettre la main sur une île qui leur donnerait une ouverture sur tout l’ouest du pacifique sud, servirait d’étape vers le sud de l’Afrique ou de l’Amérique, et de base militaire. Par ailleurs l’achat et le transfert du minerai de nickel, dont ils maitriseraient le prix, deviendrait intéressant. On peut ajouter que la stratégie chinoise s’appuyant sur le commerce, le territoire est très intéressant car son niveau de vie est très supérieur à toute la zone en dehors de l’Australie et de la Nouvelle Zélande. Il y a donc des débouchés pour la production chinoise et la possibilité d’exploiter des zones agricoles ou d’élevage à leur profit.
Les Chinois ont des appuis locaux qui leurs permettent de créer des problèmes sécuritaires ou de peser sur l’économie mais on voit mal comment ils pourraient neutraliser la capacité stratégique du territoire s’il leur échappait.
« C’est la stratégie du jeu de go, on encercle la cible pour l’obliger à servir vos intérêts. »
DDN : Plus largement, comment analysez-vous les stratégies d’influence indirectes (économiques, sociales, informationnelles) dans les micro-États et territoires du Pacifique Sud ?
AJ : Dans la stratégie chinoise de développement dans l’Indopacifique, la conquête ou l’alliance avec les micro-États et territoires du Pacifique Sud passe par le commerce et les échanges. Dans ce cadre elle bénéficie de la diaspora qui est présente partout et peut l’aider par sa connaissance des territoires. Selon la stratégie du jeu de go, on encercle la cible pour l’obliger à servir vos intérêts. On réalise un port contre des autorisations de pêche. On construit un aérodrome contre une autorisation d’escale de la marine chinoise. On signe la construction d’infrastructures contre l’utilisation de systèmes de liaisons chinois. Les exemples sont multiples et toujours adaptés aux besoins des pays ce qui montre la qualité des analyses préalables qui ont été faites. Peu à peu l’araignée tisse sa toile jusqu’au moment où elle a gagné.
Les Américains sont différents. Ils montrent leur force et utilisent leurs moyens financiers et informationnels pour imposer leur solution. Partant du principe qu’ils sont les plus forts, ils laissent peu de choix aux petits pays qui ne peuvent guère réagir. Ils savent déployer de grosses capacités d’influence par les médias et les relais d’opinions pour attirer vers eux les dirigeants et décideurs. Ils considèrent qu’ils ont le droit avec eux, même s’ils prennent quelques libertés avec lui. On peut ajouter qu’aucun de ces deux pays ne s’intéressent aux problèmes sociaux des micro-états sauf quand ceci met en danger leurs programmes d’investissements et leurs objectifs.
« La France souffre d’une absence de vision stratégique à moyen et long terme de ses dirigeants. »
DDN : Vous avez souvent expliqué que ne pas décider revient déjà à décider. La France est-elle aujourd’hui dans cette posture vis-à-vis de ses territoires stratégiques ?
AJ : La France souffre d’une absence de vision stratégique à moyen et long terme de ses dirigeants. Ils ne s’intéressent qu’au présent en refusant de tirer les leçons du passé et d’imaginer le futur. La primauté de l’instant fait surréagir pour compenser l’absence d’anticipation. De surcroit dans ce monde ne vivant que dans l’instant, l’émotion a remplacé les faits. Les sentiments sont privilégiés par rapport à l’analyse avec pour résultat des erreurs d’appréciations catastrophiques. On remplace l’automobile à essence par l’électrique sans anticiper que cela va mettre un million de salariés au chômage. Dans la création d’énergie électrique on privilégie le gaz par rapport au nucléaire en oubliant que cela défavorise toute l’industrie française et lui fait perdre une part de sa compétitivité. Pour l’ensemble des territoires stratégiques hors métropole le manque de vision est flagrant. Chaque fois qu’il y a un problème on essaie de trouver une réponse immédiate conjoncturelle qui ne règle pas le problème mais permet de le reporter plus tard.
Pour mener une action volontariste dans la durée, il faudrait commencer par identifier les problèmes avant qu’ils ne se posent et faire un état objectif de l’existant en ne mélangeant pas le politique avec le reste. En Nouvelle-Calédonie, avant que l’État ne décide quoi que ce soit, il faudrait que des personnalités de la société civile de toutes tendances et reconnues comme sages, étudient dans chaque secteur d’activité et pour les compétences transférées les résultats réels des 25 dernières années au plan positif et négatif.
Je connais des chefs d’entreprises kanaks ou européens, des hommes des médias, des chefs coutumiers et des responsables dans l’administrations qui en seraient parfaitement capables. Eux ne seront pas bloqués par les querelles politiciennes auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Certains résultats constateront un échec réel obligeant à repenser les choix initiaux. Chaque groupe ferait des propositions pour le futur ce qui permettrait à la coordination de dégager une politique globale à moyen et long terme avec des objectifs et des étapes s’inscrivant dans l’intérêt général. La discussion politique resterait au niveau de l’Assemblée mais l’État doit reprendre la main sur l’exécutif pour lancer le processus. Le gouvernement serait confié à des technocrates chargés de faire appliquer la politique à long terme validée par l’Assemblée. Pour relancer la Nouvelle Calédonie il faut mettre entre parenthèses son futur politique pour la redresser et la mettre sur de bons rails. Ensuite la meilleure solution s’imposera d’elle-même à tous.
« Notre inaction est un encouragement pour tous ceux qui rêvent de nous remplacer. »
DDN : À partir de quand l’inaction cesse-t-elle d’être une prudence pour devenir une vulnérabilité ?
AJ : La France est le seul pays dans lequel a été inscrit dans la constitution le principe de précaution qui est la négation de la vie et du progrès. Dans la compétition mondiale qui n’avance pas recule. L’immobilisme est l’antichambre de la mort pour les entreprises comme pour les États. La prudence est nécessaire dans la réflexion mais il faut l’oublier dans l’action. Voici plus de 25 ans que les accords de Nouméa ont été signés. Leur lente mise en œuvre en a montré progressivement les limites et les vulnérabilités.
Quand on n’arrive pas régler un problème avec des moyens classiques, les meilleurs économistes disent qu’il faut « sortir des limites de la boite ». Être innovant et créatif permet de trouver des réponses mais il faut oser le faire. En boxe chacun sait qu’il est plus difficile de frapper un adversaire qui virevolte qu’un autre qui reste immobile. Notre inaction est un encouragement pour tous ceux qui rêvent de nous remplacer.
« Les politiques ont pris de mauvaises habitudes en considérant trop souvent la France comme un tiroir-caisse. »
DDN : Pour conclure : que diriez-vous aux Français qui continuent de penser que la Nouvelle Calédonie est un sujet lointain, coûteux ou secondaire ?
AJ : La France est en train de devenir une puissance moyenne. Chaque année elle régresse et ne fera bientôt plus partie des 10 premières puissances mondiales. Certes nous sommes une puissance nucléaire et un acteur essentiel de la francophonie mais le seul domaine dans lequel nous restons dans le groupe de tête est le domaine maritime. C’est pourquoi nous devons le défendre d’autant que c’est le moyen d’avoir des iles/porte-avions dans toutes les mers du monde pour servir de relais dans nos échanges économiques.
Pour la Métropole, la Nouvelle Calédonie est au bout du monde mais elle nous permet d’être présent dans la zone, nous offre des opportunités d’échanges commerciaux, et possède des richesses minérales et marines qui nous sont et seront utiles. C’est aussi un laboratoire du vivre ensemble dans lequel on doit trouver un équilibre entre les lois traditionnelles coutumières et les lois de la république qui peut servir de référence dans d’autres territoires d’outremer et même en métropole dans certains domaines. Enfin c’est un pôle stratégique qui nous permet d’être le seul pays européen présent dans cette zone qui va devenir le cœur de la géopolitique mondiale.
Le coût est évidemment élevé mais c’est en grande partie parce que la Nouvelle Calédonie a des problèmes de gestion. Il y a un problème de marges trop élevées par rapport au prix d’origine. Les moyens de transports pour accéder au territoire sont trop coûteux. Le coût de l’énergie rend l’industrie peu compétitive. Le développement des moyens numériques et de l’IA qui permettent de désenclaver est insuffisant. Il faut repenser la politique économique et sociale, sachant qu’en redonnant de l’attractivité au territoire on aura moins besoin de l’aide de la métropole. Ce ne sera pas facile car les politiques ont pris de mauvaises habitudes en considérant trop souvent la France comme un tiroir-caisse.
« La société civile doit se prendre en main car les politiques sont bloqués »
DDN : Et aux Calédoniens eux-mêmes : que faut-il comprendre du monde qui vient, et du rôle que leur territoire pourrait – ou non – y jouer ?
AJ : La Nouvelle Calédonie offre un avenir à tous si on dépasse les blocages politiques. C’est un pôle stratégique dans le conflit américano-chinois où la meilleure solution est de rester neutre. Il faut regarder la réalité en face. Le concept Kanak d’indépendance ne correspond plus à la réalité puisque les occupants d’origine européenne et océanienne sont clairement majoritaires sur le territoire. De plus, comme on l’a connu en Algérie, l’indépendance provoquerait le départ d’une grande partie de ceux qui créent la richesse du territoire avec les conséquences que l’on connait. Il suffit de voir le niveau de vie des pays qui entourent le caillou pour imaginer ce qui s’y passerait. D’un autre côté, on ne peut pas se satisfaire de la situation actuelle car la dépendance de la Métropole n’est pas viable dans le long terme. Il faut reconnaitre la spécificité du territoire et la diversité de ses habitants. Construire un véritable futur pour la Nouvelle Calédonie exige qu’il n’y ait ni vainqueur ni vaincu. C’est pour cela que la société civile doit se prendre en main car les politiques sont bloqués sur des positions héritées du passé alors qu’il faut construire l’avenir.
L’État français peut y contribuer s’il abandonne l‘idéologie qui a prévalu jusqu’ici dans ses analyses. Tout en tenant compte des sentiments et des valeurs traditionnelles des populations, il faut regarder la réalité en face. Comme le dit mon ami Didier Leroux il faut se respecter, se reconnaitre avec nos différences, savoir les intégrer pour rassembler et non pour diviser. Cela semble un vœu alors que c’est une obligation qui ouvre sur un futur riche de possibilités pour la Nouvelle Calédonie et tous ses habitants.
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