Deux ans de bouleversements internes, une gouvernance contestée, un cap stratégique flou.
À Air Tahiti Nui, la colère et l’inquiétude des salariés explosent au grand jour.
Une compagnie au bord de la rupture sociale et morale
Les mots sont forts, assumés, et rarement employés avec une telle gravité hors de tout conflit social déclaré. Dans un courrier adressé au président du Pays, au Haut-commissariat et à la Chambre territoriale des comptes, les salariés d’Air Tahiti Nui dressent un constat alarmant : la compagnie traverse une situation « extrêmement préoccupante », inédite par son ampleur et sa profondeur.
Selon le « Collectif Air Tahiti Nui », la crise est à la fois financière, managériale et humaine, nourrie par une instabilité persistante depuis les récents changements de gouvernance. Le courrier évoque une démotivation générale, des tensions internes permanentes et, surtout, une absence totale de visibilité stratégique, laissant les personnels dans une incertitude durable.
Plus grave encore, les salariés parlent désormais ouvertement de risques psychosociaux graves et avérés. Stress chronique, perte de repères, climat anxiogène : le fonctionnement quotidien de l’entreprise serait profondément altéré.
L’ampleur de la dégradation du moral et de la productivité est telle qu’il devient urgent d’agir avant que cela ne devienne irréversible, alertent les signataires.
Pour une compagnie présentée depuis toujours comme un outil stratégique de souveraineté et de désenclavement, le signal envoyé est lourd.
Gouvernance floue, feuille de route creuse et responsabilité politique engagée
Depuis le départ de l’ancien PDG, Michel Monvoisin, les salariés attendent toujours un cap clair. Un an après la remise de l’audit stratégique confié au cabinet Arthur D. Little, les décisions structurantes se font attendre. Hormis la fermeture de la ligne Seattle, aucune vision globale n’a été clarifiée : maintien ou non de Tokyo, ouverture vers l’Australie ou l’Asie, évolution de la flotte, priorités commerciales… Autant de questions laissées sans réponse.
La fameuse « feuille de route », souvent mise en avant par l’actionnaire public, est jugée non hiérarchisée, sans échéances claires et dépourvue de vision stratégique. Pire encore : selon les salariés, ni le président du Pays, ni le ministre du Budget, ni même le président du conseil d’administration ne seraient aujourd’hui capables d’expliquer où va Air Tahiti Nui.
Dans une Polynésie française qui affiche l’objectif ambitieux de 600 000 touristes, le décalage entre le discours politique et la réalité opérationnelle interroge.
Le courrier met directement en cause l’inaction du gouvernement, notamment sur le plan budgétaire. Aucune mesure spécifique n’a été prévue au budget 2026 pour soutenir la compagnie, malgré une situation reconnue comme critique. Pour les salariés, ce silence vaut désengagement et alimente l’idée que le Pays se détournerait progressivement de sa propre compagnie aérienne.
Hiro Arbelot, crise d’autorité et obsession stratégique
La figure du président du conseil d’administration cristallise l’essentiel des critiques. Les salariés dénoncent une confusion manifeste des rôles, reprochant au PCA de se comporter « de fait comme un PDG », intervenant à la fois sur la stratégie et sur l’opérationnel. Sa présence régulière dans les réunions de direction, voire dans certaines négociations syndicales, serait vécue comme une intrusion permanente et déstabilisante.
Le courrier évoque un climat de défiance, nourri par une gestion jugée clanique, une « chasse aux sorcières » contre certains cadres, et une série de révocations perçues comme arbitraires. Plusieurs salariés parlent d’un esprit « revanchard », attaché à défaire méthodiquement ce qui avait été construit depuis plus de vingt ans.
Dans ce contexte, le directeur général sortant, Philippe Marie, est relativement épargné par les critiques. Il est même présenté comme ayant tenté de corriger ou de freiner certaines décisions, ce qui aurait précipité son éviction.
La nomination de Lionel Guérin, présentée comme voulue par le PCA, soulève à son tour de lourdes interrogations. Cette nouvelle gouvernance bicéphale sera-t-elle transparente ? Durable ? Orientée vers l’intérêt exclusif d’Air Tahiti Nui ? Les salariés en doutent ouvertement, rappelant les mises en garde anciennes sur les dangers de la double gouvernance dans les entreprises publiques locales.
À cela s’ajoute ce que le collectif décrit comme une obsession du changement de flotte. Avant même la conclusion d’études approfondies, des annonces auraient été faites sur l’abandon des Boeing 787 au profit d’appareils Airbus. Un projet jugé prématuré, coûteux et risqué, tant sur le plan financier que stratégique.
Les salariés s’interrogent : qui paiera ? Le Pays, donc les contribuables ? Un montage parallèle ? Pourquoi se priver d’appareils récents, encore loin de leur fin de vie opérationnelle ?
Les soupçons s’étendent enfin aux conditions dans lesquelles certaines études ont été confiées, ravivant le spectre de conflits d’intérêts et de décisions dictées par des réseaux plus que par l’intérêt général. Le tout sur fond de décisions opérationnelles jugées précipitées : fermeture de lignes, réorganisations internes, tensions avec les autorités de régulation et inquiétudes inédites sur la sécurité des vols.
Rarement un courrier syndical n’aura été aussi sévère, aussi transversal et aussi largement diffusé. En s’adressant simultanément aux élus, aux autorités de contrôle et aux institutions judiciaires, les salariés d’Air Tahiti Nui entendent provoquer un sursaut. La compagnie, selon leurs mots, est « en train de se désintégrer ».
À quelques jours d’un conseil d’administration décisif, l’exécutif polynésien est désormais placé face à ses responsabilités. Laisser perdurer cette situation, sans cap clair ni arbitrage ferme, reviendrait à fragiliser durablement un outil stratégique de développement, de continuité territoriale et de souveraineté. Pour beaucoup, l’heure n’est plus aux ajustements marginaux, mais à une reprise en main politique assumée et transparente.


















