Pourquoi l’Europe a perdu la bataille du numérique

Les Européens utilisent chaque jour des technologies qu’ils ne maîtrisent pas toujours pleinement.
Derrière le confort du numérique se cache une dépendance stratégique qui inquiète désormais les plus hautes instances françaises.
Une dépendance numérique devenue un enjeu stratégique majeur
À l’heure où l’intelligence artificielle transforme l’économie mondiale, la question de la souveraineté numérique s’impose comme l’un des grands défis du XXIᵉ siècle. Le constat dressé par le Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique (Cianum) est clair : l’Europe dépend massivement d’acteurs étrangers pour faire fonctionner les infrastructures essentielles de son écosystème numérique.
Cette dépendance se retrouve à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Les semi-conducteurs indispensables aux technologies modernes sont largement produits par des groupes asiatiques tels que TSMC et Samsung, tandis que plusieurs entreprises américaines dominent la conception des puces les plus avancées.
La situation est comparable pour les matières premières stratégiques. Les terres rares et les matériaux critiques nécessaires à la fabrication des équipements électroniques sont majoritairement extraits ou raffinés en Chine. Cette concentration des capacités industrielles confère à Pékin un levier géopolitique considérable.
Le secteur du cloud illustre également cette vulnérabilité. Une très grande partie des infrastructures utilisées par les administrations européennes repose sur trois géants américains : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud Platform.
Cette domination ne se limite pas aux infrastructures. Les logiciels utilisés quotidiennement par les entreprises, les administrations et les collectivités européennes proviennent eux aussi, dans une large mesure, de l’industrie américaine.
Même les standards techniques qui structurent Internet et les technologies numériques demeurent fortement influencés par des acteurs non européens. L’Europe apparaît ainsi davantage comme un marché de consommation que comme une puissance de production numérique.
L’essor de l’intelligence artificielle générative accentue encore ce phénomène. Les modèles les plus performants sont aujourd’hui principalement développés aux États-Unis, renforçant la dépendance technologique européenne dans un domaine devenu hautement stratégique.
Des risques croissants pour les États, les entreprises et les citoyens
Pour le Cianum, cette situation dépasse largement le seul cadre économique. Elle soulève des enjeux de sécurité nationale, de compétitivité et de gouvernance démocratique.
La première préoccupation concerne la cybersécurité. Lorsque des infrastructures critiques reposent sur des technologies étrangères, les risques liés aux vulnérabilités, à l’espionnage ou à la surveillance deviennent plus complexes à maîtriser.
Les législations extraterritoriales américaines ou chinoises constituent également un sujet de préoccupation. Certaines données hébergées par des entreprises étrangères peuvent être soumises à des obligations légales échappant au contrôle direct des autorités européennes.
Les risques sont aussi politiques. Le rapport évoque l’influence croissante exercée par les grandes entreprises du numérique sur l’élaboration des réglementations publiques. Leur poids économique considérable peut peser sur les débats réglementaires et renforcer des positions déjà dominantes sur le marché.
Sur le plan économique, la dépendance à un nombre limité de fournisseurs expose également les utilisateurs européens à des évolutions tarifaires qu’ils maîtrisent peu. Les entreprises comme les administrations disposent souvent de marges de manœuvre réduites lorsque certains services deviennent indispensables à leur activité.
Dans un contexte international marqué par des tensions géopolitiques croissantes, cette vulnérabilité pourrait également se traduire par des restrictions d’accès à certaines technologies ou à certains services stratégiques.
Le rapport insiste toutefois sur un point essentiel : l’objectif n’est pas d’atteindre une autonomie totale. Une souveraineté numérique absolue apparaît aujourd’hui difficilement envisageable dans un monde profondément interconnecté.
L’enjeu consiste plutôt à réduire les dépendances excessives et à diversifier les capacités technologiques disponibles en Europe.
Une alliance entre l’État, les entreprises et les communs numériques
Face à ce constat, le Cianum propose une approche pragmatique fondée sur la coopération entre les pouvoirs publics, les acteurs privés et les communs numériques.
L’une des principales recommandations consiste à mieux coordonner les initiatives existantes. De nombreuses solutions numériques souveraines sont déjà disponibles, mais elles demeurent souvent dispersées, insuffisamment financées ou encore peu visibles.
Le rapport préconise ainsi la mise en place d’une gouvernance capable de mutualiser les besoins et de favoriser l’émergence de standards communs. L’objectif est d’améliorer l’interopérabilité des outils numériques utilisés dans les administrations et les entreprises.
Parmi les mesures proposées figure la création d’une « Fabrique des communs numériques ». Cette structure aurait pour mission d’identifier, de soutenir et de promouvoir des solutions ouvertes susceptibles d’être partagées entre différents acteurs publics et privés.
Les rapporteurs recommandent également la mise en place d’un label public destiné à certifier les solutions répondant à des critères précis de qualité, de transparence et d’interopérabilité.
La question du financement occupe une place centrale dans cette stratégie. De nombreux projets innovants peinent à se développer durablement faute de ressources suffisantes. Pour remédier à cette faiblesse, le Cianum préconise la création d’un fonds public spécifiquement consacré aux communs numériques.
La commande publique pourrait également devenir un levier important. En orientant davantage les achats publics vers des solutions européennes ou ouvertes, les administrations contribueraient au renforcement d’un écosystème numérique plus autonome.
Le rapport souligne enfin la nécessité d’agir à l’échelle européenne. Dans un secteur dominé par des groupes mondiaux disposant de ressources considérables, aucun État membre ne peut espérer relever seul ce défi.
Les auteurs recommandent ainsi la création d’un fonds européen dédié aux communs numériques, l’adoption plus large de standards ouverts dans les politiques publiques européennes ainsi que la mise en place d’un label commun à l’échelle de l’Union.
Derrière ces propositions se dessine une conviction forte : la maîtrise du numérique est désormais une condition essentielle de la puissance économique, de la sécurité et de l’indépendance politique.
À l’heure où les tensions internationales se multiplient et où l’intelligence artificielle bouleverse les équilibres mondiaux, la question dépasse désormais le seul champ technologique. Elle touche directement à la capacité de l’Europe à défendre ses intérêts, ses valeurs et sa liberté de décision dans le monde de demain.
Pour les partisans d’une Europe plus forte, plus indépendante et davantage maîtresse de son destin, le défi de la souveraineté numérique apparaît aujourd’hui aussi stratégique que ceux de l’énergie ou de la défense.
(Crédit photo : Getty images)

