Nutri-Score : le début de la fin ?

Deux signaux faibles, mais lourds de sens : plus d’entreprises affichent le Nutri-Score, mais les produits concernés reculent dans les rayons.
Derrière ce paradoxe, une réalité dérangeante se dessine : le dispositif atteint ses limites économiques et stratégiques.
Une progression trompeuse des entreprises engagées
Le bilan annuel 2025 du Nutri-Score, publié le 17 juin 2026 par l’Observatoire de la qualité de l’alimentation, met en lumière une évolution inattendue du dispositif. Alors que le nombre d’entreprises engagées progresse, son poids réel dans les ventes recule pour la première fois depuis sa création. Une rupture qui interroge directement l’efficacité d’un système pourtant soutenu depuis des années par les pouvoirs publics.
Créé dans le cadre de la loi Égalim du 30 octobre 2018, l’Observatoire de la qualité de l’alimentation a pour mission de suivre l’évolution nutritionnelle des produits transformés en France. Le Nutri-Score, de son côté, repose sur une logique simple : classer les produits de A à E selon leur qualité nutritionnelle, via un affichage volontaire. Mais derrière cette simplicité apparente, la réalité du marché est bien plus complexe.
En juin 2025, 1 462 entreprises étaient engagées dans le Nutri-Score, contre 1 377 un an plus tôt. Une hausse nette qui pourrait laisser croire à une dynamique solide. Pourtant, cette progression masque un phénomène structurel : ce sont principalement des petites entreprises qui rejoignent le dispositif.
Conséquence directe : leur poids économique reste marginal dans le volume global des ventes alimentaires. Le Nutri-Score gagne en nombre d’acteurs, mais perd en influence réelle. Cette dilution du dispositif fragilise sa portée, notamment face aux grandes marques nationales.
Dans le même temps, la part des produits vendus affichant le Nutri-Score passe de 64 % en 2024 à 63 % en 2025. Une baisse symbolique, mais historiquement significative, puisqu’il s’agit de la première depuis le lancement du système. Après des années de progression continue entre 2018 et 2023, puis une phase de stabilisation, le recul est désormais acté.
Le fossé entre distributeurs et grandes marques
Le rapport met en évidence un contraste saisissant entre les différents segments du marché. Les marques de distributeurs dominent largement l’adoption du Nutri-Score, avec des taux proches de 99 % à 100 % des volumes de vente. Autrement dit, les enseignes ont massivement intégré ce levier dans leur stratégie commerciale.
À l’inverse, les grandes marques nationales restent beaucoup plus prudentes. Elles ne représentent que 37 % des volumes de vente avec Nutri-Score en 2025, contre 39 % en 2024. Une baisse qui confirme une tendance de retrait progressif.
Ce décalage traduit une réalité économique : les industriels majeurs arbitrent en fonction de leur image de marque et de leurs intérêts commerciaux. Lorsque l’affichage nutritionnel devient potentiellement pénalisant, certains préfèrent s’en détourner.
Ce choix stratégique met en lumière les limites d’un dispositif fondé sur le volontariat. Sans contrainte, les acteurs les plus puissants conservent la main sur leur communication et ce sont précisément ceux qui pèsent le plus dans les ventes.
Des abandons ciblés et une percée du bio
L’année 2025 marque également des reculs significatifs dans certaines catégories de produits. Les céréales du petit-déjeuner perdent 4 points, et les produits laitiers ainsi que les desserts frais reculent de 3 points. Ces baisses traduisent des décisions concrètes d’entreprises ayant choisi de retirer le Nutri-Score de leurs emballages.
Ce phénomène confirme une réalité souvent éludée : l’étiquetage nutritionnel peut devenir un handicap commercial dans certains segments. Lorsque la note obtenue est jugée défavorable, le retrait devient une option stratégique.
Dans ce contexte, un acteur tire son épingle du jeu : le secteur bio. Les distributeurs spécialisés voient la part de leurs produits affichant le Nutri-Score passer de 1 % à 11 % en un an. Une progression spectaculaire, mais qui part d’un niveau très faible.
Cette dynamique s’explique en partie par une volonté de transparence accrue dans le secteur biologique, mais aussi par une stratégie de différenciation. Le Nutri-Score devient ici un outil marketing complémentaire, et non une contrainte.
Au final, le bilan 2025 révèle un tournant. Le Nutri-Score continue de s’étendre en surface, mais recule en profondeur. Derrière l’affichage politique d’un succès, les chiffres traduisent une réalité plus nuancée : celle d’un dispositif confronté aux logiques économiques du marché.
(Crédit photo : AFP)

