EXCLUSIF. Marine Le Pen : «Je ne laisserai personne confisquer cette présidentielle aux Français»

ENTRETIEN. Éligible et candidate, la patronne du RN veut refermer la séquence judiciaire et imposer un débat de fond. Avec Jordan Bardella, Marine Le Pen mise sur le duo et la « renaissance » pour remettre la France debout.
Propos recueillis par Geoffroy Lejeune et Jules Torres11/07/2026

Marine Le Pen, dans son bureau à l'Assemblée nationale. © Anthony Quittot
Le JDD. Dans quel état d’esprit êtes-vous après cette semaine mouvementée ?
Marine Le Pen. Je suis combative et, comme j’ai eu l’occasion de le dire, heureuse que ce qui m’apparaissait comme une entrave insupportable au processus démocratique ait été stoppé par la cour d’appel. La cour, dans sa décision, s’est appuyée sur la réserve d’interprétation du Conseil constitutionnel relative à la liberté de choix des électeurs, émise en mars 2025.
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Elle en a tenu compte puisqu’elle m’a rendu mon éligibilité. C’était évidemment l’aspect le plus fondamental de cet arrêt. Et cette décision emporte une conséquence immédiate : à partir du moment où je peux me présenter, je suis candidate à l’élection présidentielle.
À quel moment précis avez-vous décidé de dire : « Je suis candidate à l’élection présidentielle » ?
Assez rapidement, car nous avions déjà analysé les différentes hypothèses qui pouvaient ressortir de l’arrêt de la cour d’appel. À partir du moment où la peine d’inéligibilité n’était plus un obstacle, la décision s’imposait d’elle-même. Vous savez, en général, je dis ce que je fais et je fais ce que je dis. J’ai toujours été claire : si j’étais en situation de me présenter, si j’avais la possibilité de me présenter, alors je me présenterais. À partir du moment où je peux être candidate, je suis candidate.
Quel est votre état d’esprit au moment où vous découvrez le résultat ?
J’ai tout de suite compris le sens de l’arrêt. Au moment de sa lecture, j’ai ressenti deux sentiments contradictoires. D’abord, la satisfaction de voir que les Français allaient pouvoir voter pour le candidat de leur choix. Mais, parallèlement, une profonde déception quant au fait que la cour n’ait pas reconnu que l’article ayant servi de fondement à ma condamnation n’était pas applicable à ma situation. Ma deuxième réaction a été de constater que je pouvais continuer à défendre mon innocence jusqu’au bout, en formant un pourvoi en cassation. Ce n’était pas acquis dans tous les scénarios. Il existait notamment l’hypothèse d’une peine d’inéligibilité qui m’aurait, en pratique, privée de cette voie de recours, puisque le pourvoi en cassation suspend l’exécution de la peine. Si cette peine d’inéligibilité n’avait pas été purgée au jour du premier tour de l’élection présidentielle, j’aurais été empêchée. Là, ce n’est pas le cas. Je peux donc continuer à défendre mon innocence en utilisant, comme tout justiciable, les voies de recours offertes par notre État de droit.
Si la Cour de cassation rejetait votre pourvoi à quelques semaines du premier tour, votre candidature pourrait-elle aller jusqu’au bout ?
Je ne vais pas me placer dans une hypothèse irréaliste. Je suis éligible, je suis candidate, je suis présumée innocente. Et si j’ai fait le choix d’aller en cassation, c’est parce qu’au-delà de cette équation politique intangible, j’entends me battre jusqu’au bout pour défendre mon innocence et mon honneur, comme tout justiciable est en droit de le faire. Désormais, je suis en campagne pour convaincre les Français, leur parler de leur vie, de leur sécurité, de leur pouvoir d’achat, de la renaissance du pays. Mes adversaires aimeraient que cette campagne soit judiciaire. Moi, je veux qu’elle soit démocratique, et je ne laisserai personne confisquer cette présidentielle aux Français.
Cette décision vous maintient dans la course et replace Jordan Bardella dans le rôle de premier soutien, alors qu’il pouvait apparaître comme votre recours naturel. Quel est aujourd’hui l’état de votre relation ?
Il a été écrit énormément de sottises sur ce sujet, pour une raison assez simple : les journalistes n’aiment pas beaucoup les histoires heureuses, car elles sont moins intéressantes à raconter. En réalité, il y a une clarté totale entre Jordan et moi sur ce sujet. Ce que nous disons à l’extérieur, nous nous le disons entre nous. Il a toujours été clair que, si je pouvais me présenter à l’élection présidentielle, je serais la candidate naturelle de notre camp. Et nous présenterons aux Français ce binôme auquel je crois profondément : un binôme clair, performant, complémentaire, solide et équilibré. C’est notre force. Je crois même qu’aujourd’hui, nous sommes dans la meilleure situation pour aborder cette élection présidentielle, précisément parce que, après l’arrêt de la cour d’appel, ce binôme est non seulement maintenu, mais renforcé.
Avec cette décision de la cour d’appel, une incertitude judiciaire va tout de même peser sur votre campagne présidentielle. À un moment, vous êtes-vous dit : « Je vais renoncer » ?
Non. Bien sûr, j’ai pesé le pour et le contre. Je suis quelqu’un, je crois, de rationnel et de réfléchi. Et il se trouve que je suis également avocate, ce qui tombe assez bien dans les circonstances. Il était donc naturel que j’examine l’ensemble des éléments de l’équation.
« Les Français auront droit à un vrai débat »
Mais on ne peut pas parler, comme vous le faites, d’une « incertitude judiciaire », car ce paramètre a été levé par la cour d’appel et par plusieurs déclarations de hauts magistrats français depuis le 7 juillet. La véritable incertitude aurait été créée par un renoncement de ma part, qui aurait privé les Français de la candidature que je porte et du duo que nous formons avec Jordan. Or ce duo est, à mes yeux, l’un de nos plus grands atouts pour l’élection présidentielle.
L’idée que votre électorat n’aurait pas compris un renoncement a-t-elle pesé dans votre décision ?
Bien sûr. Parce que j’ai, avec le peuple français, une relation de confiance. Je crois leur avoir prouvé que je ne les abandonnerai jamais et que j’irai au bout du combat que je mène pour eux. Il est évident que si j’avais renoncé alors que j’avais la possibilité de me présenter, des millions de Français ne l’auraient pas compris. Ils se seraient demandé pourquoi je ne tenais pas ma promesse. Or ma promesse a toujours été claire : si je peux être candidate, je serai candidate.
Quel est, selon vous, le grand enjeu de cette campagne présidentielle ?
Le grand enjeu de cette élection présidentielle, c’est la vie des Français. La vie des Français, la vie de nos entreprises, la vie de notre pays comme puissance mondiale. C’est la raison pour laquelle l’affiche de pré-campagne que nous avons rendue publique porte ce mot : la « renaissance ». Parce que notre pays se trouve aujourd’hui dans une situation terriblement difficile, peut-être même plus difficile encore que ne l’imaginent beaucoup de Français. Mais il a en lui les ressources nécessaires pour rebondir. Encore faut-il qu’il ait à sa tête des responsables qui aient du courage et du tempérament. Car il va en falloir, du tempérament, dans les années qui viennent.
Il faudra des dirigeants capables de prendre des décisions fortes, mais aussi des dirigeants qui aient la conscience absolue que les Français doivent être au cœur des politiques conduites et des décisions prises. C’est, au fond, le grand reproche que notre peuple adresse à ses dirigeants depuis plusieurs décennies : le fait de ne plus être au centre des choix politiques. Nous voulons, quant à nous, remettre les Français au cœur de l’action publique. Cela passe par des politiques qui leur rendent leur souveraineté, leur industrie, la maîtrise des comptes publics – qui n’est hélas plus du tout assurée aujourd’hui, c’est un euphémisme –, leur sécurité, la maîtrise de leurs frontières. Cela passe aussi par le sauvetage des services publics auxquels ils sont profondément attachés : l’école, la santé, la justice.
Vos adversaires ont commencé, dès avant le 7 juillet, à vous attaquer sur le terrain judiciaire. Craignez-vous que cela prive les Français du vrai débat ?
Non, parce que je n’aurai de cesse de remettre les sujets de fond sur la table. Ce n’est pas un hasard si mes adversaires cherchent à déplacer le débat. C’est un mode opératoire du système. Pour une raison simple : ils veulent à tout prix éviter de parler de leur bilan et de leur projet – celui-ci n’étant, au fond, que la continuation de leur bilan. Alors ils essaient de générer des événements parasites, des débats parasites, pour échapper au fond.
Comme le dit très justement Jean-Philippe Tanguy, ils sont beaucoup plus à l’aise dans les bas-fonds que dans le fond. Je suis convaincue qu’ils tenteront de mettre en œuvre cette méthode, qui a déjà beaucoup servi lors des deux dernières élections présidentielles. Mais nous la ferons échouer. Les Français auront droit à un vrai débat, notamment sur tous les sujets que j’ai évoqués dans votre question précédente. Car c’est sur ce terrain-là que je mènerai cette campagne.
Sans forcément nommer chacun de vos concurrents, combien voyez-vous d’adversaires principaux face à vous ? Et comment les caractérisez-vous ?
Il y a, à mes yeux, deux adversaires principaux : l’adversaire du centre et l’adversaire de l’extrême gauche. L’adversaire du centre est aujourd’hui multiple. Mais peut-être ne le sera-t-il pas très longtemps. Il y a désormais une habitude assez piteuse dans les campagnes présidentielles : certains se déclarent candidats non pas pour être président de la République, mais pour négocier ensuite un poste de ministre. L’un espère Matignon, l’autre les Affaires étrangères, la Justice ou je ne sais quel portefeuille. C’est une dénaturation complète de l’élection présidentielle. Il y aura sans doute beaucoup moins de candidats sur la ligne de départ qu’il n’y en a aujourd’hui. À la fin, il y aura un candidat du centre.
« Je vais me battre jusqu’au bout pour défendre mon innocence »
Reste à savoir si ce centre choisira une incarnation de centre droit ou de centre gauche. Mais, dans tous les cas, ce sera la continuation de la politique d’Emmanuel Macron. Et puis il y a l’extrême gauche, qui a déjà son candidat et qui est déjà entrée en campagne. Le projet de Jean-Luc Mélenchon, cette soi-disant « nouvelle France », c’est en réalité la fin de la France telle que nous la connaissons, sa liquidation au profit d’une vision communautariste et racialiste de la société. Là où nous voulons rassembler les Français autour d’une nation, lui cherche à les diviser en communautés, en origines, en appartenances et en ressentiments.
Une campagne de « renaissance », puisque c’est le mot qui figure sur votre affiche de pré-campagne, qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Cela veut dire d’abord que, pour moi, la page est tournée. Je ne veux pas dire que tout est terminé, puisque le combat pour mon innocence et mon honneur se poursuit. Mais l’ingérence judiciaire dans la campagne présidentielle est terminée, puisque l’arrêt de la cour d’appel nous a ramenés à une forme de normalité, là où le jugement de première instance avait créé une situation anormale, éminemment critiquable, et qui constituait à mes yeux un grave trouble au processus démocratique. La renaissance, c’est un concept à plusieurs entrées. C’est d’abord la renaissance de la France concrète : la renaissance de notre industrie, de notre système de santé, de notre école, de notre sécurité et de notre souveraineté.

Premier déplacement de campagne pour Marine Le Pen sur le marché de La Flèche (Sarthe), mercredi. © MAXPPP
C’est aussi un clin d’œil à la période historique de la Renaissance, n’est-ce pas ?
Absolument. Une grande période pour la France et pour l’Europe. Je sais qu’en histoire, comparaison n’est pas raison, mais il y a des parallèles intéressants. La Renaissance, c’est notamment l’arrivée d’une technologie qui bouleverse absolument tout : l’imprimerie. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau confrontés à l’émergence d’une technologie dont l’impact est déjà décisif, comparable à une nouvelle révolution industrielle : l’intelligence artificielle. La Renaissance, c’est aussi le retour au beau, le souhait de puiser à nouveau dans ce qui a fait le cœur, les racines et la grandeur de notre civilisation. Il y a beaucoup de dimensions que nous aurons l’occasion de développer et de décliner pendant la campagne. Mais l’idée centrale est là : la France peut renaître, parce qu’elle a encore en elle les ressorts de sa grandeur.
Vous dites vouloir ramener la campagne sur le fond. Comment comptez-vous obliger vos adversaires à débattre de leur bilan et de leur projet ?
Oui, ils essaieront évidemment d’éviter ce débat, parce qu’ils n’ont rien d’autre à dire. C’est une stratégie d’évitement du fond. Ils chercheront à tout prix à déplacer la discussion, parce que leur seul projet, en réalité, c’est de continuer comme avant. Or, je suis profondément convaincue d’une chose : le vrai risque, aujourd’hui, pour la France, c’est de continuer comme avant, justement. Mais la vraie question est ailleurs : est-ce que les Français se laisseront détourner des sujets essentiels ?
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Moi, je crois en leur intelligence et en leur lucidité. Ils verront bien que mes adversaires refusent la confrontation des projets parce qu’ils n’ont pas de vision nouvelle à proposer. Ils veulent poursuivre la même politique, celle que les Français subissent depuis dix ans – voire depuis cinquante ans, si l’on remonte à l’interminable cycle de déclin amorcé à la mort du général de Gaulle. Et cette politique, les Français la connaissent : elle a détruit notre capacité productive, affaibli l’État, appauvri les classes moyennes et populaires, et laissé se dégrader nos services publics comme notre sécurité. C’est à ce bilan-là que je veux les ramener. Et c’est devant les Français qu’ils devront en répondre. Projet contre projet, précisément.

