Payé pour lire un livre ?

Résumé IA
Singapour lance une campagne nationale de cinq ans pour encourager la lecture au détriment du scrolling, via la plateforme CrowdTask SG qui récompense en pièces virtuelles quinze minutes de lecture quotidienne. Face à la baisse des capacités de concentration, le pays vise à bâtir « une nation de lecteurs », selon la directrice du Conseil national des bibliothèques, Melissa Tam.
Quinze minutes de lecture par jour contre quelques pièces virtuelles : Singapour a trouvé sa parade au scrolling.
Là où d'autres se résignent, la cité-État préfère agir, et elle vise juste.
Un pays champion qui refuse de s'endormir
Lire pour gagner de l'argent. L'idée pourrait prêter à sourire. Elle vient pourtant d'un des États les plus exigeants de la planète en matière d'éducation.
Singapour lance une campagne nationale de cinq ans pour pousser ses habitants à rouvrir un livre. La cible est claire : le défilement compulsif sur les réseaux sociaux, ce geste machinal qui dévore des heures sans rien laisser derrière lui.
Pas de grand discours culpabilisant ni de complainte sur la jeunesse perdue. Singapour a choisi une méthode, un calendrier et un objectif.
Le paradoxe mérite qu'on s'y arrête. Singapour domine le classement PISA en compréhension de l'écrit, l'enquête internationale qui mesure les acquis des élèves, publiée le mardi 8 septembre.
Un premier de la classe qui décide de réviser.
Car le même classement dresse un constat sévère à l'échelle mondiale : une baisse de la lecture jugée « particulièrement préoccupante ». En cause, des capacités de concentration qui s'effritent à l'ère de l'intelligence artificielle et des réseaux sociaux.
Loh Chin Ee, chercheuse à l'Institut national de l'éducation de Singapour, pose le diagnostic sans détour dans les colonnes de CNN :
Beaucoup de gens continuent de lire lorsqu'on parle de lire des mots sur un écran. Mais la lecture approfondie, le fait de consacrer du temps et de s'investir dans la lecture, sont peut-être moins fréquents.
Tout est dit. Parcourir n'est pas lire. Faire défiler n'est pas comprendre.
La directrice du Conseil national des bibliothèques enfonce le clou dans un communiqué relayé par The Straits Times :
Si les contenus courts nous aident à rester informés, la lecture de textes longs renforce l'attention, la pensée critique et l'imagination.
Le quotidien singapourien précise que de nouvelles fonctionnalités viendront s'ajouter au fil du temps, selon les retours des participants.
L'ambition, elle, dépasse largement le jeu. Melissa Tam, directrice du Conseil national des bibliothèques, la formule ainsi :
En fin de compte, nous souhaitons voir une nation de lecteurs curieux, réfléchis, perspicaces et capables de s'orienter dans un monde de plus en plus complexe.
Une nation de lecteurs. Le mot est fort, et il est assumé.
Un jeu, une règle, et la parole donnée
Le dispositif tient en peu de choses. Les Singapouriens s'inscrivent sur la plateforme gouvernementale CrowdTask SG. Ils lisent. Au moins 15 minutes par jour, et c'est la condition pour être récompensé.
Aucun capteur, aucune surveillance. Chacun déclare son temps de lecture sur l'honneur.
Le détail en dit long sur l'état d'esprit du projet. On fait confiance au citoyen, on le traite en adulte responsable de ses propres efforts. Une philosophie qui tranche avec la tentation, si répandue ailleurs, de tout encadrer ou de tout excuser.
Quant au gain, il reste modeste, et c'est voulu.
Des pièces virtuelles plutôt qu'un salaire
Faisons le calcul. Une séance de 15 minutes rapporte 20 pièces virtuelles. Il en faut 1 000 pour obtenir un dollar singapourien, soit 68 centimes d'euro.
Autrement dit, 50 séances de lecture pour un seul dollar. Plus de douze heures passées le nez dans un livre pour moins d'un euro.
Personne ne s'enrichira en lisant Tolstoï à Singapour. Ce n'est d'ailleurs pas le propos.
La récompense est symbolique. Elle sert de repère, de petit défi quotidien, avec des objectifs que chacun se fixe. Loh Chin Ee le résume simplement : l'initiative vise à « rendre la lecture ludique et d'en faire une habitude ».
Une habitude. Voilà le cœur de l'affaire. Pas une injonction, pas une punition, mais un réflexe à reconstruire, quinze minutes après quinze minutes.
On peut juger le procédé naïf. On peut aussi y voir une leçon de méthode. Face à l'érosion de l'attention, Singapour ne s'est pas contentée de déplorer ni de chercher des coupables. Elle a pris le problème à bras-le-corps, avec cinq ans devant elle pour remettre le livre au centre de la vie quotidienne.
Une ambition que bien des pays, la France en tête, gagneraient à méditer.
(Crédit photo : H. BERBAR / MAXPPP)



