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Au delà du récif

Ce rapport qui gêne Bercy

2 octobre 2026 à 10:00
5 min de lecture
Ce rapport qui gêne Bercy

Résumé IA

Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, dirigé par Clément Beaune, publie le rapport « Lalande » sur l’aménagement du territoire à l’horizon 2050, qui préconise un nouveau plan Freycinet. Le texte alerte sur un entretien « trop souvent négligé » des infrastructures et fixe quatre priorités, dont la souveraineté énergétique et numérique.

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La France a construit l'un des plus beaux réseaux d'infrastructures du monde. Encore faut-il l'entretenir.
Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan veut un nouveau plan Freycinet pour 2050, et il commence par regarder l'héritage en face.

Un héritage que la France a trop longtemps négligé

Il fut un temps où la France savait voir loin. En 1879, sous la IIIe République, le ministre Charles de Freycinet lançait un programme hors norme : 18 000 kilomètres de voies ferrées, 1 400 kilomètres de canaux, 76 ports. Un pays entier redessiné par la volonté politique.

Près d'un siècle et demi plus tard, l'État veut renouer avec cette ambition. Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, dirigé par Clément Beaune, vient de publier le « rapport Lalande », consacré à l'aménagement du territoire français à l'horizon 2050. Il fait suite au « rapport Cadot », qui proposait déjà des mesures concrètes pour accélérer les projets, dont certaines sont en cours d'application.

Le message est clair, et il mérite d'être entendu.

Pour Clément Beaune, l'aménagement du territoire est depuis la IIIe République le ciment de la prospérité et de la cohésion du pays. Il conclut sa préface sans détour : l'aménagement « fait Nation. Nous en avons besoin. »

Une phrase qui tranche avec des décennies de discours défaitistes sur le déclin français.

Le constat de départ est une bonne nouvelle. La France dispose d'un patrimoine d'infrastructures exceptionnel. Routes et autoroutes, lignes à grande vitesse, aéroports dont Roissy-Charles de Gaulle reste le symbole, réseau téléphonique, plan fibre, barrages hydrauliques. Et, bien sûr, le parc nucléaire hérité du plan Messmer, fierté d'une époque où l'on décidait vite et grand.

Ce trésor, il faut désormais le protéger.

Car le rapport pose un diagnostic sévère sur l'entretien, jugé « trop souvent négligé ». Au XXIe siècle, la priorité n'est plus de construire à tout prix. Elle est d'entretenir, de régénérer, de moderniser, parfois de reconvertir ce qui existe déjà. Le tout dans un contexte budgétaire contraint que les auteurs assument pleinement.

Le texte ne verse pas dans l'idéalisation du passé. Il rappelle que le plan Freycinet de 1879 a aussi produit des investissements dont l'utilité s'est révélée faible, faute d'avoir anticipé les besoins et les ruptures technologiques. De nombreuses lignes ferrées ont été abandonnées très tôt, concurrencées par de nouveaux modes de transport.

La leçon est simple : ne pas bâtir de l'infrastructure pour de l'infrastructure.

Autre rupture assumée, la planification ne peut plus être pilotée depuis Paris comme au temps de Freycinet. Dans une France décentralisée et membre de l'Union européenne, la vision nationale devra se construire en coproduction avec les collectivités locales.

Énergie, numérique, transports : l'heure de la souveraineté

Le cœur du rapport repose sur quatre priorités. Certaines sont attendues. D'autres sont plus audacieuses.

La première consiste à reconnaître des « infrastructures naturelles ». Une zone humide, une nappe, une forêt ou un cordon dunaire seraient placés au même niveau d'arbitrage qu'une route ou une centrale, car ils conditionnent parfois leur fonctionnement même.

La deuxième vise à garantir la continuité des services dans un climat projeté à +4 °C en France d'ici 2100. Les auteurs proposent des lois de programmation pluriannuelles et un Fonds national d'adaptation climatique des infrastructures. Leur méthode est pragmatique : protéger là où c'est soutenable, créer des alternatives quand c'est nécessaire, reconfigurer quand c'est inévitable.

Mais c'est sur l'énergie que le rapport frappe le plus fort.

L'objectif affiché est d'atteindre un taux d'indépendance énergétique de 95 %. Pour y parvenir, le texte mise sur la substitution d'une électricité produite en France aux hydrocarbures importés, et sur le développement de la production décarbonée nationale, nucléaire comme renouvelables. Il fixe aussi un cap concret pour les ménages : limiter à soixante minutes le temps moyen de coupure sur le réseau électrique et éradiquer la précarité énergétique.

Une France qui produit sa propre énergie, c'est une France qui ne dépend plus des autres.

Le numérique suit la même logique. Raccordement de 100 % des locaux à la fibre ou à une solution équivalente, fin des zones blanches, hébergement de la majorité des données sensibles de l'État sur des offres qualifiées SecNumCloud, maintien d'une filière souveraine des câbles sous-marins. Le rapport fixe même un objectif de jumeau numérique complet des infrastructures d'ici 2035.

Côté transports, pas de grands chantiers pharaoniques. Le texte privilégie l'amélioration de la fréquence, de la fiabilité et de l'accessibilité du ferroviaire, le modèle des services express régionaux métropolitains autour des grandes villes et, pour les territoires peu urbanisés, l'électrification de la route, l'autopartage et le covoiturage.

Faire payer les flux qui traversent la France

Quatrième priorité, et sans doute la plus politique : que la France cesse de subir sa géographie.

Le pays est un carrefour européen, pour les marchandises comme pour l'énergie. Ces flux usent les routes, saturent les réseaux et génèrent des nuisances. Le rapport estime qu'ils doivent rapporter davantage à ceux qui en supportent le coût.

Parmi les pistes avancées figurent la généralisation des contrats de corridors européens, des tarifs préférentiels pour certains flux et le renforcement de l'écocontribution des poids lourds. Les recettes de ces mesures seraient affectées directement aux infrastructures concernées.

L'argent prélevé sur la route irait donc à la route. Une évidence que l'État a longtemps oubliée.

Reste la question de la gouvernance. Le rapport propose de créer un Comité interministériel des grands projets stratégiques associant l'État et les Régions, et d'organiser tous les deux à trois ans une Conférence nationale de l'aménagement du territoire chargée de suivre un schéma national des infrastructures.

Une dernière proposition retient l'attention : annexer chaque année aux lois de finances un rapport consacré à la « dette grise » infrastructurelle, c'est-à-dire le coût de l'entretien qu'on a repoussé. Une manière de rendre visible ce que les budgets successifs ont préféré ignorer.

Les auteurs résument l'enjeu en une formule : bâtir une planification sélective, capable de hiérarchiser les priorités et de préserver les capacités d'investissement futures du pays.

Après des décennies d'arbitrages à courte vue, la France se pose enfin la bonne question : que voulons-nous transmettre en 2050 ?

(Crédit photo : RS)