Quand les grandes annonces stratégiques se heurtent à la réalité industrielle, les alliances révèlent leurs failles.
Derrière le discours martial d’AUKUS, un rapport américain sème le doute sur la sincérité des engagements pris envers l’Australie.
AUKUS, un pilier stratégique déjà fissuré
Signé en 2021, le pacte AUKUS devait incarner le retour en force des alliances anglo-saxonnes dans l’Indo-Pacifique.
Il s’est construit sur une rupture brutale avec la France, écartée du contrat de sous-marins conventionnels confié à Naval Group.
En échange, Canberra obtenait la promesse de trois à cinq sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia, livrés par les États-Unis à partir du début des années 2030.
Une transition avant la construction d’une flotte australienne nucléaire, développée avec le Royaume-Uni, à l’horizon des années 2040.
Mais un rapport du Congressional Research Service (CRS), cité par The Guardian, vient bousculer ce scénario présenté comme acquis.
Le document évoque explicitement l’hypothèse que Washington ne livre finalement aucun sous-marin à l’Australie.
En cause : des capacités industrielles américaines jugées insuffisantes pour répondre simultanément aux besoins de l’US Navy et à ceux de Canberra.
Un argument régulièrement avancé par les critiques d’AUKUS, longtemps minimisé par les autorités américaines.
En décembre, le Pentagone avait pourtant réaffirmé sa capacité à honorer ses engagements, après un réexamen demandé par Donald Trump.
Le rapport du CRS montre que ces assurances restent fragiles.
Le scénario du contrôle américain renforcé
Parmi les pistes étudiées figure une solution dite intermédiaire, révélatrice d’une logique de puissance assumée.
Les sous-marins nucléaires resteraient sous commandement américain, tout en étant déployés depuis des bases australiennes.
Aucune cession de propriété, aucun transfert stratégique réel.
Cette option permettrait aux États-Unis de renforcer leur posture militaire dans la région sans affaiblir leur propre flotte.
Le rapport parle d’une véritable « division militaire du travail », où l’Australie fournirait l’ancrage géographique sans disposer du levier opérationnel.
Un choix dicté aussi par les tensions croissantes avec la Chine, notamment autour de Taïwan.
Le document souligne que Canberra n’a jamais apporté de garantie explicite de soutien automatique à Washington en cas de conflit majeur.
Un point jugé problématique pour l’utilisation de sous-marins transférés à un allié potentiellement hésitant.
Dans cette logique, conserver le contrôle américain apparaît comme une précaution stratégique, loin des discours sur le « partenariat égal ».
D’autres risques sont également évoqués : prolifération nucléaire, cybersécurité et vulnérabilité des technologies sensibles.
Un avertissement politique plus qu’une décision officielle
Le CRS insiste sur un point clé : ce rapport ne constitue pas la position officielle de l’administration américaine.
Il s’agit d’un outil d’analyse destiné aux parlementaires du Congrès, afin d’éclairer les choix budgétaires et stratégiques à venir.
Mais ce type de document n’est jamais neutre.
Il révèle les doutes profonds qui traversent Washington sur la soutenabilité industrielle et stratégique d’AUKUS.
Il évoque aussi la possibilité pour l’Australie de réorienter ses investissements vers des capacités alternatives : missiles longue portée, drones, systèmes anti-navires, en complément des forces américaines déjà présentes.
Autrement dit, un rôle secondaire, intégré à une architecture dominée par les États-Unis, loin du récit d’une souveraineté militaire renforcée vendu à l’opinion australienne depuis 2021.
Pour les observateurs européens, cette affaire rappelle une évidence : dans les alliances anglo-saxonnes, les intérêts américains priment toujours, même au détriment de partenaires présentés comme « essentiels ».
AUKUS devait être un symbole de fermeté face à Pékin.
Il pourrait devenir l’illustration d’un déséquilibre assumé, où la puissance commande et les alliés s’adaptent.


















