Les premières auditions de la commission d’enquête sur la neutralité de l’audiovisuel public ont dévoilé un système sous tension : échanges électriques, contradictions assumées, mises en garde de l’Arcom et critiques croisées entre députés.

Sur son siège, Martin Ajdari soupire, lève les yeux au ciel derrière ses lunettes et murmure quelques mots, avant qu’Alban de Nervaux, son directeur général, ne lui coupe le micro d’un geste rapide et nerveux. Depuis plus d’une heure, le président de l’Arcom répond aux questions qui s’enchaînent inlassablement, dans un climat de tension palpable. Dès les premiers instants, Charles Alloncle, député UDR (Union des droites pour la République), et rapporteur de la commission, donne le ton : « Pourquoi le président de la République vous a-t-il choisi pour diriger l’Arcom ? Est-ce que vous pourriez nous donner des garanties [sur] les exigences d’impartialité, de neutralité et d’honnêteté de l’institution que vous dirigez ? » Immédiatement, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian s’insurge, lève la main et réclame en vain la parole. Martin Ajdari, lui, est contraint de revenir sur son parcours : son passage dans les cabinets de trois ministres socialistes, puis l’évolution de sa carrière jusqu’à l’Arcom.
S’ensuit un match verbal avec le rapporteur, qui enchaîne les questions directes et incisives : la reconduction de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions en mai 2025, quelques semaines avant un rapport au vitriol de la Cour des comptes ; les erreurs stratégiques du service public – l’échec de Salto, le lancement raté de France TV Slash ; et enfin la classification des personnalités politiques : « Pourquoi considérez-vous Philippe de Villiers comme une personnalité politique, contrairement à Éric Dupond-Moretti, Daniel Cohn-Bendit ou Cécile Duflot ? » Sans se laisser démonter, le patron du gendarme de l’audiovisuel défend que « la participation de Philippe de Villiers à la campagne d’Éric Zemmour justifie sa qualification politique », sans toutefois préciser qu’Éric Dupond-Moretti soutenait le camp présidentiel lors des élections législatives de 2024.
À l’inverse, Charles Alloncle se félicite de l’impact de la commission, même s’il dit « rester sur sa faim »
Les lignes bougent
Au fil de l’audition, Martin Ajdari reconnaît, non sans embarras, plusieurs « séquences problématiques » à FranceInfo, citant la mention sur les antennes de Radio France de « Gaza riviera » ou encore d’« otages palestiniens ». Dans les rangs des députés, le ton monte : l’écologiste Jérémie Iordanoff dénonce le caractère « inquisiteur » des questions du rapporteur et fustige une commission devenue, selon lui, un « outil déformé du contrôle parlementaire ». À l’issue de cette première audition, le président Jérémie Patrier-Leitus martèle qu’il ne fera pas de l’Assemblée « le lieu d’un règlement de comptes entre audiovisuel public et privé ». « On peut poser des questions en adoptant un ton moins inquisiteur et interroger en transparence. Mettre en scène cette commission d’enquête, comme certains groupes politiques le font, ne me paraît pas être à la hauteur des enjeux », soupire le député Horizons. À l’inverse, Charles Alloncle se félicite de l’impact de la commission, même s’il dit « rester sur sa faim ». « Moins de 24 heures après l’audition, l’Arcom a adressé une mise en garde à France Télévisions sur un précédent “Complément d’enquête” : les lignes bougent déjà ! » veut croire le député UDR, qui prévoit d’envoyer au régulateur une série de questions complémentaires par écrit.
Conscient que ce coup d’envoi intervient au cœur d’une actualité médiatique brûlante – entre la plainte pour « dénigrement » déposée par France Télévisions et Radio France contre Europe 1, CNews et le JDD, et la diffusion jeudi dernier sur France 2 d’un « Complément d’enquête » contre CNews — Jérémie Patrier-Leitus appelle malgré tout les députés à « une exigence supplémentaire de dignité » afin d’éviter tout « procès » lors des prochaines auditions. En décembre, la commission entendra successivement Delphine Ernotte, Sibyle Veil, Adèle Van Reeth, ainsi que les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen.
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