Les entreprises calédoniennes privées de 10 milliards de francs

Deux ans après les émeutes qui ont fragilisé l’économie calédonienne, un nouveau rapport officiel met en lumière une réalité préoccupante pour les entreprises.
Malgré une législation stricte, les retards de paiement continuent de peser lourdement sur la trésorerie des acteurs économiques de Nouvelle-Calédonie.
Des retards de paiement qui fragilisent toute l’économie calédonienne
Le constat dressé par l’Institut d’émission d’outre-mer (IEOM) est sans appel. En 2024, les entreprises de Nouvelle-Calédonie ont continué à subir des délais de paiement largement supérieurs à la limite légale de 30 jours prévue par le Code de commerce calédonien.
Les délais clients atteignent en moyenne 38,9 jours de chiffre d’affaires, tandis que les délais fournisseurs s’élèvent à 44,9 jours d’achats. Ces niveaux demeurent excessifs malgré une amélioration progressive observée depuis une décennie.
Dans une économie déjà éprouvée par les conséquences de la crise insurrectionnelle de 2024, ces retards représentent un véritable frein à la reprise. Lorsqu’une facture n’est pas réglée dans les temps, ce sont souvent des entreprises locales qui doivent absorber le choc financier, parfois au prix de nouveaux emprunts bancaires.
Le rapport souligne que 49 % des entreprises subissent des retards de règlement de leurs clients, tandis que 57 % règlent elles-mêmes leurs fournisseurs en retard. Cette situation crée un cercle vicieux qui ralentit les échanges économiques et affaiblit la confiance entre partenaires commerciaux.
L’IEOM rappelle également que ces retards ont un impact direct sur le besoin en fonds de roulement et sur la trésorerie des entreprises, lesquelles doivent alors rechercher d’autres sources de financement pour poursuivre leur activité.
Dans un territoire où de nombreuses entreprises fonctionnent avec des marges limitées, chaque jour de retard peut avoir des conséquences importantes sur l’investissement, l’emploi et la pérennité de l’activité.
Construction, services et transport : les secteurs les plus pénalisés
Toutes les entreprises ne sont pas touchées de la même manière.
Selon l’étude de l’IEOM, les secteurs de la construction, des services aux entreprises et du transport-entreposageaffichent les situations les plus préoccupantes.
Dans la construction, les délais clients atteignent en moyenne 60 jours, soit le double du délai légal. Les entreprises de services aux entreprises enregistrent quant à elles 55,2 jours, tandis que le secteur du transport et de l’entreposage atteint 54,6 jours.
Ces chiffres traduisent des difficultés structurelles qui s’expliquent notamment par les relations avec certains grands donneurs d’ordre et par la longueur des cycles économiques propres à ces activités.
Le rapport révèle également que trois quarts des entreprises du secteur des transports et de l’entreposage sont confrontées à des retards de paiement de la part de leurs clients. Dans la construction et les services aux entreprises, près de sept sociétés sur dix rencontrent les mêmes difficultés.
À l’inverse, l’hébergement-restauration apparaît relativement protégé grâce à une clientèle qui règle majoritairement au comptant. Les créances clients n’y représentent que 5,9 jours de chiffre d’affaires.
Cette différence rappelle une évidence économique souvent oubliée : les entreprises qui encaissent rapidement peuvent investir, recruter et se développer plus sereinement que celles qui doivent attendre plusieurs mois avant d’être payées.
Plus de 10 milliards de francs pourraient être libérés pour l’économie
Le chiffre le plus marquant du rapport concerne sans doute les conséquences financières de ces retards.
L’IEOM estime que 10,1 milliards de francs CFP de trésorerie pourraient être immédiatement libérés si l’ensemble des acteurs économiques respectaient strictement les délais de paiement prévus par la loi.
Cette somme représente un levier considérable pour une économie qui cherche encore à retrouver un rythme de croissance durable.
Les entreprises industrielles seraient les premières bénéficiaires avec près de 5,9 milliards de francs CFP de trésorerie supplémentaire. Les sociétés de services aux entreprises pourraient récupérer 4,4 milliards, tandis que le secteur de la construction bénéficierait de 3,6 milliards de francs CFP.
Au-delà des chiffres, cette réalité soulève une question de responsabilité économique.
La loi calédonienne impose depuis 2014 un délai de paiement de 30 jours après réception des marchandises ou exécution de la prestation. Pourtant, plus d’une décennie après son adoption, le respect de cette règle demeure loin d’être généralisé.
L’Autorité de la concurrence de la Nouvelle-Calédonie dispose pourtant de pouvoirs de contrôle et de sanction pouvant atteindre plusieurs millions de francs CFP pour les entreprises qui ne respectent pas les obligations légales.
Dans le même temps, les services de l’État affichent des performances nettement meilleures. En 2024, le délai global de paiement des fournisseurs de l’État s’établit à 14,7 jours, avec près de 90 % des factures réglées en moins de 30 jours.
Cette comparaison démontre qu’un respect plus rigoureux des délais n’a rien d’utopique.
Alors que la Nouvelle-Calédonie cherche à reconstruire son économie après une période particulièrement difficile, la réduction des retards de paiement apparaît comme l’un des leviers les plus simples et les plus efficaces pour redonner de l’oxygène aux entreprises locales.
Car avant de réclamer davantage d’aides publiques ou de nouveaux dispositifs financiers, une évidence s’impose : une facture payée à temps reste souvent le meilleur soutien que l’on puisse apporter à une entreprise.
(Crédit photo : https://propulsebyca.fr/)

