FR-Alert : un test loin d'être concluant en Nouvelle-Calédonie

Ce mercredi à midi, tous les téléphones du territoire devaient sonner. Une sonnerie stridente, impossible à ignorer, même sur un appareil en mode silencieux : c'est la promesse de FR-Alert, le dispositif national d'alerte à la population déployé en Nouvelle-Calédonie, capable en théorie de prévenir l'ensemble des Calédoniens en quelques minutes qu'un danger approche, tsunami, cyclone, accident industriel ou incendie majeur.
À 12h01, force est de constater que le Caillou est resté bien silencieux.
Sur les réseaux sociaux, les témoignages ont afflué dans les minutes puis les heures qui ont suivi, et ils dessinent un tableau en trois catégories : ceux qui ont reçu un simple SMS sans la moindre sonnerie, ceux qui l'ont reçu très en retard, et ceux qui n'ont tout simplement rien reçu du tout.
« SMS bien reçu mais ça n'a pas sonné »
C'est de loin le cas de figure le plus fréquent. « SMS bien reçu mais ça n'a pas sonné », résume Guigui, dans un commentaire aussitôt suivi de dizaines de réponses identiques. « Reçu SMS à 12h52 mais pas de son », précise Samantha. « SMS reçu mais aucun son, échec ! », tranche Eric. Or c'est là tout le paradoxe : dans son dossier de presse, le Haut-commissariat décrit un dispositif « intrusif », ne nécessitant « aucun téléchargement ni aucune autorisation », dont le message « accompagné d'une sonnerie stridente apparaît sur tous les téléphones portables présents dans la zone », y compris en mode silencieux. C'est précisément ce signal sonore qui fait la différence entre une alerte d'urgence et un banal message qu'on découvre une heure plus tard.
La question du délai interpelle tout autant. Les SMS sont arrivés au compte-gouttes : 12h05, 12h08, 12h20, 12h39, 12h45, 12h52, 12h57, et jusqu'à 13h15 pour certains abonnés. « Lol sms reçu avec 45 min de retard... on a le temps de crever 20 fois », ironise un internaute. « Moi j'ai reçu à 13h, j'aurais déjà été sous l'eau », renchérit Johnny, résumant l'inquiétude générale : face à un tsunami, chaque minute compte, et une alerte qui met une heure à arriver n'alerte plus personne.
Ni SMS, ni sonnerie : les grands oubliés
Troisième catégorie, et non des moindres : les Calédoniens pour qui midi est passé sans le moindre signe de vie du dispositif. « Rien reçu... ni alarme ni sms », témoigne Nadia. Les « rien du tout », « nada », « ni l'un ni l'autre » se comptent par dizaines dans les commentaires, à Nouméa comme à La Foa, à Koné ou à Païta. « Nous on est 3 à la maison, rien reçu », raconte Océane. Plus troublant encore, au sein d'un même foyer, un téléphone a parfois reçu le message et pas l'autre. « Reçu que sur un des deux téléphones... je crois qu'il va y avoir une sélection naturelle de prévue », plaisante, à moitié, Bruno.
Dernier grief, la forme du message elle-même : des accents remplacés par des caractères illisibles, qui ont fait douter plus d'un destinataire de son authenticité. « Ça ressemble à une arnaque au vu de l'orthographe du message », note Karen, un comble à l'heure où la population est justement appelée à la vigilance face aux SMS frauduleux.
Ce que promet le dispositif sur le papier
Le fonctionnement de FR-Alert est pourtant bien rodé sur le plan théorique, et détaillé dans le dossier de presse du Haut-commissariat. La décision de déclencher l'alerte revient au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ou au Haut-commissaire de la République, selon leurs compétences respectives. Le message est rédigé sur le portail d'alerte multicanal de l'État, puis transmis automatiquement à l'OPT-NC, qui a l'obligation de l'acheminer gratuitement vers les antennes couvrant la zone de danger.
Deux technologies coexistent. Dans les zones couvertes en 4G et 5G, la diffusion cellulaire (Cell Broadcast) fait apparaître la fameuse notification à sonnerie stridente sur tous les appareils présents dans la zone. Dans les zones limitées à la 2G ou la 3G, des SMS géolocalisés prennent le relais : le Haut-commissariat reconnaît lui-même que cette diffusion « est plus lente » et se manifeste « sous la forme d'un SMS classique », sans sonnerie particulière. Le document précise aussi qu'un même téléphone peut recevoir plusieurs messages identiques, ce que de nombreux Calédoniens ont constaté mercredi, et que le dispositif ne fonctionne pas sur un téléphone éteint ou en mode avion.
Ces éléments expliquent sans doute une partie des écarts observés. Mais ils n'expliquent pas tout : ils ne disent pas pourquoi tant d'habitants du Grand Nouméa, zone pourtant couverte en 4G et 5G, n'ont reçu qu'un SMS muet ou rien du tout.
Un dispositif encore en rodage
Il faut le rappeler : il s'agissait d'un exercice, un mode expressément prévu par le dispositif pour des « entraînements grandeur nature destinés à former la population », et les tests servent précisément à identifier ce qui ne fonctionne pas. Cette campagne fait suite aux essais des 7, 8 et 9 juillet, à Nouville, à Koné puis sur l'ensemble du territoire, qui avaient déjà révélé des dysfonctionnements et des envois en doublon. Chacun se souvient aussi de cette alerte partie par erreur il y a quelques mois, imputée à l'époque à une mauvaise manipulation à l'OPT, qui avait, elle, paradoxalement bien fait sonner les téléphones.
Reste que l'objectif affiché du système, toucher toute la population située dans une zone de danger avec un signal impossible à manquer, paraît encore loin d'être atteint. À l'approche de la saison cyclonique, et dans un pays où le risque de tsunami n'a rien de théorique, la fiabilisation du dispositif est un enjeu de sécurité civile de premier ordre.
Le Haut-commissariat n'avait pas encore communiqué de bilan de ce test à l'heure où nous écrivions ces lignes. Sa communication est attendue pour éclairer les causes de ces ratés et, surtout, le calendrier des prochains essais. Car sur ce point, tout le monde s'accorde : mieux vaut un test raté aujourd'hui qu'une vraie alerte manquée demain.
Pour en savoir plus sur le dispositif : www.fr-alert.gouv.fr


