Ils ont bombardé la cathédrale des rois

Résumé IA
Le 4 septembre 1914, les troupes allemandes bombardent Reims, incendiant la cathédrale des sacres le 19 septembre. Ses vitraux et son mobilier sont sauvés. Reconstruite avec une charpente en béton armé, elle est inaugurée en 1938 et classée à l’Unesco en 1991.
Un obus toutes les cinq secondes. La cathédrale des sacres dans les flammes. Il y a 112 ans, la France voyait brûler l'un de ses symboles les plus sacrés.
Le jour où la cathédrale a brûlé
Le 4 septembre 1914, la guerre n'a qu'un mois. Les troupes allemandes entrent dans le fort de la Pompelle sans tirer un coup de feu. L'ouvrage, construit dans les années 1880 aux portes de Reims, avait été désarmé en 1913. Une position idéale, offerte à l'ennemi, d'où ses canons vont pilonner la ville.
Puis vient la Marne. La bataille de la Marne tourne à l'avantage des Français, et le 10 septembre, les Allemands quittent Reims en y laissant des prisonniers. On croit le pire passé. Il ne l'est pas.
Dès le 14 septembre, les combats reprennent. Reims redevient une cible.
Le 19 septembre, le déluge atteint son paroxysme. L'historien Jean-François Boulanger évoque des bombardements d'une intensité inouïe : on parlait alors d'un obus toutes les cinq secondes.
La cathédrale Notre-Dame n'est pas épargnée. Les Allemands l'avaient transformée en hôpital, et elle abrite encore des blessés, dont des prisonniers allemands. De la paille couvre le sol. Des échafaudages enserrent la tour nord, celle de l'ange au sourire.
C'est là que tout commence.
Le feu prend, gagne la toiture en une demi-heure. Il reste une heure et demie pour évacuer les hospitalisés et sauver les vases sacrés les plus précieux. La charpente s'embrase. Le plomb de la toiture entre en fusion et ruisselle jusque dans les gargouilles.
Le joyau gothique où furent sacrés les rois de France n'est plus qu'une plaie ouverte. L'édifice manque de disparaître.
Le 24 septembre, les Français reprennent le fort de la Pompelle. Mais Reims ne connaîtra pas la paix pour autant : pendant quatre longues années, jusqu'à l'armistice, la ville et sa cathédrale continueront d'encaisser les obus.
Sauver ce qui peut l'être
Privée de toit, la cathédrale est livrée aux éléments. L'hiver, tout gèle. Au dégel, des pierres se détachent. Jean-François Boulanger le résume sans détour : la situation devient, au fil des mois, de plus en plus dramatique.
Alors on agit. Chaque accalmie est mise à profit par l'armée pour évacuer les vestiges et tout ce qui conserve une valeur. L'orgue est démonté. L'horloge aussi. Le mobilier est retiré.
Et les vitraux, eux, sont déposés un à un, soigneusement numérotés pour pouvoir être restaurés et remis en place plus tard. Un geste de soldats et d'artisans qui refusent de voir mourir la mémoire du pays.
Car le monde entier a vu. Le martyre de Reims est devenu une affaire internationale, le symbole d'une guerre qui s'en prend jusqu'aux pierres de la civilisation.
Ruine-musée ou renaissance : le choix de la France
L'armistice signé, une question divise. Faut-il reconstruire ?
Certains veulent laisser la cathédrale en l'état, comme un lieu de mémoire de la barbarie allemande. Un peu comme on le fera, après la Seconde Guerre mondiale, avec le village martyr d'Oradour-sur-Glane.
L'archevêque de Reims, Monseigneur Luçon, s'y oppose. Pour lui, la cathédrale doit retrouver sa vocation première. Elle incarne tout un pan de l'histoire de France et de son histoire chrétienne. Cette histoire, dit-il en substance, doit continuer.
C'est sa vision qui l'emporte.
À Noël 1919, la messe est de nouveau célébrée sous les voûtes meurtries. Le chantier, pourtant, ne fait que commencer.
Un don de John Rockefeller permet de lancer la reconstruction. L'architecte Henri Deneux en prend la tête dans les années 1920. Son idée est audacieuse : remplacer la charpente de bois partie en fumée par une charpente en béton armé, une technique avant-gardiste pour l'époque.
C'est la troisième charpente de l'histoire de l'édifice. Patrick Demouy, professeur émérite d'histoire médiévale et grand connaisseur de la cathédrale, s'en amuse : pour un médiéviste, elle est résolument moderne. La première, en chêne, avait brûlé accidentellement en 1481. La deuxième a péri en 1914. La troisième tient toujours.
Il faudra pourtant attendre 1938 pour l'inauguration officielle. Près d'un quart de siècle après l'incendie.
En 1991, la cathédrale de Reims est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. Une consécration pour un monument revenu de l'enfer.
Le 19 septembre 1914, la France a failli perdre l'un de ses plus précieux trésors. Elle ne l'a pas laissé en ruine pour pleurer. Elle l'a relevé, pierre après pierre, pour que l'histoire continue.
(Crédit photo : AFP / HISTORIAL DE PÉRONNE)


