Le NYT a réussi sans l'argent de l'État

Résumé IA
Le 18 septembre 1851, Henry Jarvis Raymond et George Jones fondent à New York le New York Times, qui s'impose comme une référence mondiale de la presse. Repris par Adolph S. Ochs en 1896, le titre reste sous contrôle familial depuis 130 ans et compte aujourd'hui environ 1 700 journalistes.
Il y a 175 ans naissait à Manhattan le journal qui allait dicter l'agenda médiatique de la planète.
Une success story capitaliste, dont la ligne éditoriale divise pourtant bien au-delà des États-Unis.
Une naissance new-yorkaise, un destin mondial
Le 18 septembre 1851, deux hommes lancent un pari.
Henry Jarvis Raymond et George Jones fondent à New York un quotidien appelé à devenir la référence absolue de la presse américaine : le New York Times.
Toutes proportions gardées, c'est l'équivalent de notre Monde. Mais avec une puissance de frappe sans commune mesure.
Le tournant arrive en 1896. Adolph S. Ochs rachète le titre, et depuis, la famille Ochs-Sulzberger n'a jamais lâché les rênes. Cent trente ans de contrôle familial, une rareté dans un secteur ravagé par les rachats et les faillites.
En haut à gauche de la une, une devise s'affiche depuis des générations : "All the news that's fit to print". Autrement dit, toute l'information digne d'être imprimée.
Une promesse d'exigence. Et le palmarès suit.
Le journal a accumulé plus de 130 prix Pulitzer, ces distinctions remises depuis 1917 par l'université Columbia pour saluer l'excellence journalistique. Aucun autre titre ne rivalise.
En 2025 encore, le quotidien a remporté quatre Pulitzer, pour ses enquêtes au Soudan, en Afghanistan et à Baltimore, ainsi que pour la photo de la tentative d'assassinat contre Donald Trump.
Aujourd'hui, la rédaction compte environ 1 700 journalistes. Une armée. Le titre revendique 150 millions de lecteurs par mois, une édition dominicale et plusieurs suppléments.
Le pari du payant, une leçon d'économie
Voici peut-être la plus belle démonstration de l'histoire récente de la presse.
Longtemps, le site internet du New York Times était entièrement gratuit. Comme tout le monde. Puis, en 2011, la direction tranche : l'accès illimité, archives comprises, devient payant.
À l'époque, peu de monde y croit. Les experts prédisent la catastrophe.
Un mois plus tard, 250 000 personnes ont déjà souscrit.
La suite a fait taire les sceptiques. Sur l'ensemble de l'année 2025, le groupe a conquis 1,4 million de nouveaux abonnés numériques, dont 450 000 rien qu'au dernier trimestre.
Le total donne le vertige. Le New York Times revendique 12,2 millions d'abonnés numériques, et 12,8 millions en comptant le papier, soit une progression de près de 13 % sur un an.
12,8 millions d'abonnés. Le chiffre mérite qu'on s'y arrête.
Et la dynamique ne faiblit pas. Au premier trimestre 2026, le titre a ajouté 310 000 abonnés, pour atteindre environ 13,1 millions, et affirme rester en ligne avec son objectif de 15 millions en 2027.
Le secret ? Une diversification assumée. Près d'un tiers des abonnés numériques paient pour d'autres produits que l'actualité : jeux, mots croisés, recettes de cuisine, guides d'achat Wirecutter ou encore le site sportif The Athletic.
Pas de subvention. Pas de chèque de l'État. Des clients qui paient parce qu'ils trouvent de la valeur.
La comparaison avec la France pique. Ici, une large partie de la presse vit sous perfusion des aides publiques à la presse. Là-bas, un journal de 175 ans prouve qu'un modèle rentable reste possible quand on ose le marché.
Un géant respecté, une ligne qui fâche
Reste la question qui dérange.
Car le New York Times n'est pas qu'une machine à scoops. C'est aussi un acteur idéologique, clairement ancré à gauche de l'échiquier américain.
Les faits parlent d'eux-mêmes.
En 2019, le magazine du journal lance le "1619 Project", qui entend relire l'histoire des États-Unis à travers le prisme de l'esclavage. Plusieurs historiens de renom, dont Gordon Wood et James McPherson, contestent publiquement certaines affirmations. Le journal finit par modifier une formulation clé.
Juin 2020. La page opinion publie une tribune du sénateur républicain Tom Cotton appelant à déployer l'armée face aux émeutes. Tempête interne. Une partie de la rédaction se révolte. Le responsable des pages opinion, James Bennet, démissionne quelques jours plus tard.
Une tribune d'un élu du peuple, et c'est la tête du chef qui tombe. Tout un symbole.
En septembre 2024, le comité éditorial apporte son soutien officiel à Kamala Harris pour la présidentielle. Sans surprise pour un titre qui n'a plus soutenu de candidat républicain à la Maison-Blanche depuis Dwight Eisenhower en 1956.
Rien de tout cela n'efface la qualité des enquêtes ni la rigueur de nombreux reporters.
Mais cela rappelle une évidence trop souvent oubliée : le "journal de référence" n'est pas neutre. Il choisit ses combats.
Des millions de lecteurs américains l'ont compris. Et beaucoup se sont tournés vers d'autres médias.
À 175 ans, le New York Times reste un monument. Un modèle économique à étudier, sans aucun doute.
Un modèle éditorial à suivre les yeux fermés ? Beaucoup moins.
(Crédit photo : Getty)


