Ils ont brûlé leur propre ville

Résumé IA
La quatrième ville d'Europe, Moscou, brûle en quatre jours en 1812, incendiée sur ordre du gouverneur russe Rostopchine pour priver Napoléon de butin. Le pouvoir tsariste attribue ensuite l’incendie aux Français, et cette version persiste deux siècles.
Il aura suffi de quatre jours pour réduire en cendres la quatrième ville d'Europe.
Et de deux siècles pour qu'on continue d'en accuser les mauvais coupables.
Deux empereurs, un blocus, une rupture
Napoléon Ier et Alexandre Ier s'étaient partagé l'Europe. Une entente de circonstance.
Elle n'a pas tenu. L'Empereur français reproche à son allié russe la mauvaise application du blocus continental, ce dispositif destiné à priver la Grande-Bretagne de toute relation commerciale. D'autres divergences s'y greffent. Fraîchement séparé de Joséphine, Napoléon demande la main de la jeune sœur du tsar. Refus. À partir de 1811, la guerre n'est plus une hypothèse : c'est un calendrier.
Le monarque convoque alors la plus grande armée que l'Europe ait jamais connue. 400 000 hommes. Un chiffre qui perd de sa superbe dès qu'on en regarde la composition : les deux tiers sont allemands, polonais ou italiens. Leur valeur au feu n'est pas discutable. Leur discipline, si.
Fin juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen et pénètre en Russie sans déclaration de guerre préalable. Le fait doit être rappelé sans fard : il n'y a rien à maquiller dans cette campagne. Mais rien non plus à y ajouter. Le 7 septembre, la bataille de la Moskova, Borodino, pour les Russes tourne à l'avantage de Napoléon. La route de l'ancienne capitale de toutes les Russies est ouverte.
Moscou vidée, Moscou brûlée, sur ordre russe
Au lendemain de la défaite, la ville se retrouve sans défense, entre les mains d'un seul homme. Le comte Fédor Rostopchine, gouverneur général et, l'Histoire a de ces ironies, père de la future comtesse de Ségur, celle des Malheurs de Sophie.
Nationaliste, Rostopchine engage d'abord la bataille des esprits : une vaste campagne de propagande anti-française, destinée à souder la population autour de l'idée patriotique. Puis il passe aux actes.
Dans la nuit du 13 au 14 septembre, Moscou se vide de ses habitants, chassés vers les forêts des alentours. Les pompes à eau, elles, sont évacuées au loin. Ce détail n'en est pas un. C'est une signature.
Car le gouverneur applique une doctrine parfaitement assumée : la politique de la terre brûlée. Plutôt que de laisser les Français s'emparer des richesses de la « Sainte Russie », on les leur refusera. Quitte à ne rien laisser derrière.
Le 14 septembre, au terme d'une marche éprouvante, les hommes de l'Empereur atteignent une ville morte. Moscou compte alors 300 000 résidents et reste la quatrième cité d'Europe. Elle n'est plus la capitale, mais elle en demeure le symbole et Napoléon a fait de sa prise l'objectif stratégique censé mettre fin rapidement à la guerre.
Il attend aux portes qu'on lui remette les clés de la ville. Aucune délégation moscovite ne se présente. Il n'y a personne pour capituler. Le lendemain, il s'installe au Kremlin.
Ses soldats, eux, ont déjà commencé le pillage, malgré l'interdiction expresse de l'Empereur. La faute est réelle, elle n'a pas à être escamotée.
Mais dès le 15 septembre, de multiples foyers s'allument à travers la cité. Rien d'accidentel. Rostopchine a fait extraire des geôles moscovites des repris de justice et leur a offert la liberté contre une mission : incendier Moscou. Le bois des maisons fait le reste, le vent s'en mêle. Les troupes passent la nuit à combattre les flammes.
Le 16, ordre est donné de fusiller quiconque serait pris en train d'allumer un feu. Trop tard. Napoléon doit quitter un Kremlin transformé en brasier et gagner le palais Petrovski, à une dizaine de kilomètres. De là, il assiste au désastre. Impuissant.
L'incendie cesse le 18 septembre. Sur 9 500 édifices, 7 000 ont brûlé en tout ou partie.
Le mensonge d'État, puis la neige
Vient alors le second acte. Moins spectaculaire, infiniment plus durable.
Le pouvoir tsariste se garde bien d'assumer la responsabilité du désastre. Il l'attribue publiquement aux soldats ennemis et attise contre eux la haine de la population. L'incendiaire se pose en victime, l'envahisseur devient pyromane. Le procédé est grossier. Il a fonctionné.
Disons-le nettement, parce que les faits le permettent : les Français ont pillé Moscou contre les ordres, et cela leur restera. Mais la torche était russe, allumée sur la décision d'un gouverneur russe, contre une population russe chassée de ses maisons. Le reste relève de la fabrication politique la plus ancienne des industries d'État.
Napoléon, lui, s'entête. Un mois entier, il attend sur place une réponse d'Alexandre Ier à ses offres de négociation. Elle ne viendra jamais. Le 20 septembre, il fait part de son intention d'achever la destruction de la ville : suivant ses ordres, le maréchal Mortier fait sauter les tours du Kremlin, depuis reconstruites à l'identique.
Puis il faut partir. Sans avoir préparé les hommes à un hiver précoce, ce qui restera la faute stratégique du règne.
Le maréchal Koutouzov bloque la route du sud-ouest. L'Empereur n'a plus le choix : il repartira par le chemin de l'aller, déjà dévasté par les troupes russes, alors que le froid mord déjà. Une nouvelle anabase commence.
Les Français sont seuls, sans provisions, face au grand hiver russe.
Deux siècles plus tard, la légende continue de désigner l'envahisseur comme l'incendiaire. Elle a été construite pour cela. Les faits, eux, n'ont pas bougé d'un pouce.
(Crédit photo : ALAMY STOCK PHOTO)



