Huit planeurs pour sauver un dictateur

Résumé IA
Le 12 septembre 1943, un commando allemand mené par le capitaine Otto Skorzeny libère Mussolini, retenu à l'hôtel Campo Imperatore, grâce à huit planeurs posés sur un alpage. L'opération, préparée par la Luftwaffe, réussit sans résistance des gardes italiens. Cette prouesse militaire, exploitéee par la propagande nazie, prolonge la guerre en Italie de vingt mois, conduisant à une guerre civile dévastatrice.
Huit planeurs, un alpage gelé, quelques minutes à peine. Le 12 septembre 1943, le Duce déchu redevient un pion entre les mains de Hitler.
La propagande nazie en fit une légende. L'histoire, elle, a remis ce coup de main à sa juste place.
Un dictateur déchu, un roi pressé d'en finir
Le 10 juillet 1943, les Alliés débarquent en Sicile. Quelques jours suffisent à dissiper vingt ans d'illusion.
L'Italie fasciste découvre qu'elle n'a plus d'armée capable de tenir son propre sol, plus d'industrie pour soutenir la guerre, plus rien à offrir à une population épuisée. Le régime qui promettait un empire ne tient plus le pays.
Le Grand conseil fasciste en tire la conclusion et lâche son chef. Victor-Emmanuel III fait le reste : Mussolini est destitué, puis arrêté. Le roi veut un armistice avec les Anglo-Saxons, et il le veut vite.
Restait à faire disparaître l'encombrant personnage.
On le déplace à plusieurs reprises, d'un point de détention à l'autre, avant de l'installer à l'hôtel Campo Imperatore, dans le massif du Gran Sasso, à 120 kilomètres au nord-est de Rome. Un sommet à 2 912 mètres, une falaise, un téléphérique pour seul accès. Les autorités italiennes croyaient tenir là une prison naturelle.
Elles avaient sous-estimé l'obstination de Berlin.
Car Hitler n'a jamais envisagé de laisser l'Italie sortir de la guerre. Il tient son ancien allié pour un atout politique : un homme encore capable, pense-t-il, de rassembler les nationalistes italiens et de rouvrir un front au sud. La libération de Mussolini n'est pas un geste d'amitié. C'est un calcul de guerre.
L'ordre descend vers la Luftwaffe. Nom de code : opération Eiche, « Chêne ». Exécution confiée à un commando de SS et de parachutistes placé sous les ordres du capitaine Otto Skorzeny.
Huit planeurs sur un alpage
Le plus difficile ne fut pas l'assaut. Ce fut de retrouver l'homme.
Déplacé à plusieurs reprises par ses gardiens, Mussolini échappe longtemps aux services allemands. Le renseignement finit par le localiser dans les Apennins, en haut de sa falaise.
Le 10 septembre, un vol de reconnaissance révèle un détail décisif : un alpage praticable à proximité immédiate de l'hôtel. Skorzeny écarte aussitôt le parachutage, trop risqué sur un terrain pareil. Ce seront des planeurs. Un second commando reçoit pour mission de s'emparer de l'aérodrome d'Aquila et de neutraliser le téléphérique.
Le raid a lieu deux jours plus tard, par temps couvert.
Douze planeurs décollent. Huit seulement atteignent l'objectif, et sept parviennent à se poser correctement sur une zone d'atterrissage moins clémente que prévu. Les gardes italiens, eux, n'opposent aucune résistance. Pas un coup de feu pour défendre celui qu'ils étaient censés retenir.
Reste l'exfiltration, autrement plus périlleuse.
Skorzeny fait appel à un Fieseler Storch, petit appareil de reconnaissance piloté par le virtuose Gerlach. Atterrissage de fortune sur l'alpage. Puis, l'exploit véritable : décoller de ce mouchoir de poche avec deux passagers à bord, le Duce et Skorzeny, et les bagages du dictateur.
L'opération est si rapide que le prisonnier est libre avant même que le dernier planeur ne se soit immobilisé.
Il faut le dire sans détour : sur le plan strictement militaire, le coup est magistral. Audace, préparation, exécution. Les écoles de forces spéciales l'étudient encore.
Mais une prouesse technique ne vaut pas un brevet de grandeur. Ce savoir-faire fut mis au service du pire régime du siècle, et ses conséquences se comptèrent en morts italiens.
Une gloire de papier, une Italie ensanglantée
Mussolini retrouve les siens à Vienne, puis rejoint Hitler à la « Tanière du Loup », en Prusse orientale. Skorzeny reçoit la Croix de fer et devient, du jour au lendemain, le visage héroïque du Reich.
La machine de propagande nazie s'empare de l'affaire avec gourmandise.
L'exploit paraît si invraisemblable qu'il est annoncé jusque dans l'enceinte de la Chambre des Communes. Berlin tient enfin une bonne nouvelle à raconter, au moment précis où le front s'effondre partout ailleurs. La légende Skorzeny naît ce jour-là, largement fabriquée, et elle occultera longtemps la part prise par les parachutistes de la Luftwaffe dans le succès du raid.
L'homme libéré, lui, n'a plus rien d'un chef.
Hitler lui interdit toute retraite en Allemagne. Il faut repartir vers le nord de l'Italie et y installer une République sociale italienne sans souveraineté réelle, sans armée digne de ce nom, sans avenir. Un État croupion adossé aux baïonnettes allemandes.
Ce que le Gran Sasso a réellement produit n'est donc pas une résurrection politique. C'est une guerre civile.
Pendant vingt mois encore, l'Italie du nord va se déchirer entre partisans et fascistes de Salò, pendant que la Wehrmacht y conduit ses représailles. Des villages entiers y ont laissé leur population. Le pays a payé au prix fort le refus allemand d'accepter l'évidence militaire.
Et c'est ici que le récit confortable s'effondre.
On aime présenter l'Italie de 1943 en simple victime de l'occupant allemand. C'est trop commode. Le fascisme italien n'a pas été importé : il a été inventé sur place, applaudi, exporté même, et il avait déjà produit ses lois raciales avant que la Wehrmacht ne mette un pied dans la péninsule. Les hommes qui reprennent du service à Salò ne sont pas des égarés. Ce sont des militants.
La leçon dépasse largement les Abruzzes.
Un peuple ne subit jamais totalement l'histoire : il la choisit aussi, par ceux qu'il porte au pouvoir et par ceux qu'il laisse faire. Les Italiens qui ont pris le maquis contre Salò l'ont compris, et ils ont payé cette lucidité au prix de leur vie.
Le 12 septembre 1943 restera dans les manuels militaires comme un modèle de raid aéroporté.
Il devrait surtout figurer ailleurs : au chapitre des victoires qui ne servent à rien, sinon à prolonger l'agonie d'une cause déjà condamnée. Skorzeny a gagné une médaille. L'Italie, elle, y a gagné vingt mois de guerre supplémentaires.
(Crédit photo : akg-images / Fototeca Gilardi)


