Le dernier guillotiné de France est mort à 4h40

Résumé IA
Le 10 septembre 1977, Hamida Djandoubi est le dernier condamné à mort exécuté en France, guillotiné à Marseille pour le meurtre d'Élisabeth Bousquet. Quatre ans plus tard, l'abolition est votée, mais la mémoire officielle retient surtout l'image de l'unijambiste, éclipsant les crimes de celui qui fut tortionnaire, proxénète et assassin.
Deux cigarettes, un demi-verre de rhum, une lame qui tombe à 4h40. Voilà ce que la France a retenu du 10 septembre 1977.
Elle a beaucoup moins retenu ce qu'il y avait avant. Les noms des victimes, par exemple.
Un jeune homme, un accident, et une excuse qui ne tient pas
Il y a quarante-neuf ans, dans la cour de la prison des Baumettes à Marseille, la République française tranchait une tête pour la dernière fois de son histoire.
L'homme s'appelait Hamida Djandoubi. Il avait vingt-huit ans.
Né en Tunisie en 1949, il arrive en France en 1968, à dix-neuf ans. Il s'inscrit en droit à Aix-en-Provence. Les amphithéâtres ne le retiendront pas longtemps : le niveau n'y est pas, il abandonne rapidement.
Suivent les petits boulots, puis un emploi d'ouvrier agricole. Ceux qui le croisent à cette époque décrivent un garçon séduisant, jovial, fêtard, qui multiplie les conquêtes et savoure sa vie française comme une chance.
Octobre 1971. Sa jambe est happée par un motoculteur. Elle sera amputée.
C'est ce moment que la postérité a retenu comme le point de bascule. C'est aussi celui dont ses défenseurs feront, six ans plus tard, le cœur de leur plaidoirie.
Le raisonnement mérite d'être regardé en face.
Des milliers de Français ont perdu un membre dans un accident du travail. Des milliers ont vu leur corps, leur métier et leur séduction s'effondrer en une seconde. Aucun d'entre eux n'a séquestré, brûlé et étranglé une jeune femme de vingt ans.
L'amputation raconte une souffrance. Elle n'explique rien, et elle n'excuse rien.
Ce que change réellement l'accident, c'est le rapport de Djandoubi aux femmes. Le séducteur devient un homme qui contraint, qui frappe, qui exploite. Il se fixe un objectif simple et froid : vivre sans travailler, en prostituant des jeunes femmes.
Ce n'est plus un blessé. C'est un proxénète.
Élisabeth Bousquet et Houria : les deux noms que la France aurait dû retenir
C'est à l'hôpital, pendant sa rééducation, qu'il rencontre Élisabeth Bousquet.
Elle a dix-huit ans. Elle est la fille de son compagnon de chambre. Dans ce huis clos aseptisé, il la séduit sans difficulté.
La relation devient très vite une mécanique d'emprise. En 1973, il la force à se prostituer. Elle porte plainte. Il est condamné pour proxénétisme, et il la menace : s'il la revoit, il la tuera.
Il ne s'agissait pas d'une formule.
Le 3 juillet 1974, il la croise par hasard. Il vit alors avec deux autres jeunes femmes qu'il prostitue. Il séquestre Élisabeth Bousquet.
Ce qui suit tient de la barbarie pure : des heures de tortures, de brûlures et de coups, un viol commis devant témoins, puis une strangulation dans un cabanon à une dizaine de kilomètres de Marseille.
Le corps ne sera retrouvé que plusieurs jours plus tard, par hasard.
L'enquête piétine. Un appel à témoins est lancé. Pendant ce temps, Djandoubi continue.
Sa victime suivante s'appelle Houria. Elle a quinze ans. En fugue d'un foyer, elle accepte l'hébergement proposé par deux adolescentes. Le piège se referme : séquestrée, violée et torturée pendant un mois.
Sur elle, l'emprise ne prend pas.
Houria s'échappe. Elle se présente au commissariat du Prado. Elle explique qu'elle a été enlevée, et elle ajoute ce que son bourreau lui avait raconté lui-même pour la terroriser : il avait tué une jeune femme, il lui avait décrit les tortures, le cabanon, le foulard.
C'est une adolescente de quinze ans, seule et en fuite, qui a fait tomber Hamida Djandoubi. Pas une prouesse policière, pas une expertise scientifique. Une gamine qui a eu le courage de parler.
Elle conduit les enquêteurs jusqu'à l'appartement. L'homme est interpellé. Il reconnaît les faits et accepte de participer à la reconstitution.
Voilà les deux noms de cette affaire. Élisabeth Bousquet. Houria.
Ce sont ceux que l'on n'a jamais mis dans les manuels.
La grâce refusée, l'abolition arrachée, la mémoire inversée
Le procès s'ouvre en février 1977, dans une France où le débat sur la peine capitale atteint son point d'incandescence. Quelques semaines plus tôt, Patrick Henry, meurtrier d'un enfant de sept ans, a échappé à la guillotine grâce à la plaidoirie de Robert Badinter.
L'expertise psychiatrique conclut chez Djandoubi à une intelligence supérieure à la normale et à un danger social considérable. Il n'est ni fou ni irresponsable. Il sait exactement ce qu'il fait.
Ses avocats, dont l'un n'est même pas pénaliste et se dit personnellement favorable à la peine de mort, jouent la carte du handicap. On lui a déjà pris une jambe, plaident-ils en substance, on ne va pas lui prendre la tête.
Le 25 février 1977, Hamida Djandoubi est condamné à mort pour assassinat après tortures et actes de barbarie, viol et violences avec préméditation.
Reste l'ultime recours : la grâce présidentielle. La défense compte sur le calendrier parlementaire, persuadée que l'abolition arrivera avant l'échafaud.
Valéry Giscard d'Estaing refuse. L'exécution est fixée au lendemain.
Le 10 septembre 1977, à l'aube, le condamné est réveillé et conduit dans la cour, où des couvertures ont été disposées au sol. Il obtient deux cigarettes et un verre de rhum. Il en réclame une troisième : refus du bourreau et de l'avocat général.
Il meurt à 4h40. Il est le dernier condamné à mort exécuté en France et le dernier homme guillotiné en Europe occidentale.
La scène nous est connue grâce à Monique Mabelly, doyenne des juges d'instruction de Marseille, désignée comme témoin officiel. Son récit, resté longtemps confidentiel, décrit un bruit sourd, beaucoup de sang, puis un gardien qui saisit un tuyau d'arrosage pour effacer les traces.
Djandoubi est le troisième et dernier homme exécuté sous le septennat de Giscard d'Estaing.
Quatre ans plus tard, François Mitterrand tient son engagement de campagne. La peine capitale est abolie en 1981, alors même que l'opinion publique y demeurait majoritairement hostile. La France est le dernier pays de la Communauté économique européenne à franchir le pas. Depuis février 2007, l'interdiction est inscrite dans la Constitution : le débat est juridiquement clos.
Reste la mémoire. Et c'est là que le bât blesse.
Dans son discours du 17 septembre 1981 devant l'Assemblée nationale, Robert Badinter évoque les trois exécutés du septennat précédent. De Djandoubi, il retient l'unijambiste déséquilibré, l'homme que l'on a porté à l'échafaud après lui avoir retiré sa prothèse.
L'image est forte. Elle est devenue l'image officielle.
Un demi-siècle plus tard, le pays se souvient d'une prothèse et d'une cigarette refusée. Il ne se souvient ni du foulard, ni du cabanon, ni des brûlures.
On peut être opposé à la peine de mort et refuser cette inversion. Les partisans de l'abolition font valoir, non sans force, qu'aucune société n'est à l'abri d'une erreur judiciaire irréparable et qu'une justice ne se juge pas à sa capacité de tuer.
Mais l'argument moral n'oblige personne à travestir les faits.
Hamida Djandoubi n'était pas un symbole. C'était un tortionnaire, un proxénète et un assassin, qu'une adolescente de quinze ans a fait tomber quand les adultes n'y parvenaient pas.
Le 10 septembre 1977 a mis fin à la guillotine française. Il ne devrait pas avoir effacé le nom d'Élisabeth Bousquet.
(Crédit photo : GERARD FOUET / AFP)



