La coutume arrive après l'incendie

Résumé IA
Le Conseil des chefs de clans de la tribu de Bouirou convoque une réunion ce dimanche 13 septembre, à la Maison commune, pour évoquer une « recrudescence des comportements nuisibles » et annoncer un règlement intérieur. L'article salue une démarche rare et courageuse, mais juge l'initiative tardive, l'autorité coutumière n'intervenant qu'après les incidents.
Une réunion convoquée un dimanche à 13 heures, dans une maison commune, pour parler de « comportements nuisibles ».
La démarche est saine. La question qui la suit l'est tout autant : pourquoi si tard ?
Le communiqué dit tout, à commencer par ce qu'il ne dit pas
Le Conseil des chefs de clans de la tribu de Bouirou convoque ce dimanche 13 septembre, à 13h00, à la Maison commune. Sont attendus les chefs de familles, les chefs de clans, les parents responsables et le Conseil du District. Le texte est court, sobre, presque administratif. Il évoque « les derniers incidents qui ont affecté les valeurs sociales et culturelles » du milieu tribal, une « recrudescence des comportements nuisibles », et annonce la mise en place d'un règlement intérieur.
Voilà pour les faits.
Maintenant l'essentiel : une autorité qui doit écrire un règlement intérieur est une autorité qui reconnaît, noir sur blanc, qu'elle n'était plus obéie. On ne codifie que ce qui a cessé d'aller de soi. Pendant des décennies, l'ordre coutumier n'avait besoin ni d'article, ni d'alinéa, ni de convocation dominicale : il tenait par le regard des anciens et par la crainte du déshonneur. S'il faut aujourd'hui un document, c'est que ce regard ne pèse plus rien.
Le communiqué parle de « préserver » le respect, la sécurité, la paix, la cohésion. Le verbe est mal choisi. On ne préserve pas ce qui a déjà été perdu on le reconquiert. Et la reconquête, elle, ne se décrète pas un dimanche après-midi.
Il faut le dire sans hypocrisie : cette réunion est une bonne nouvelle. Elle vaut mieux que le silence, mieux que le déni, mieux que les communiqués mous où l'on renvoie la faute à l'histoire, à l'État, à la colonisation, au chômage, au reste du monde. Ici, personne ne cherche de coupable extérieur. Les chefs de clans convoquent les leurs. C'est rare. C'est courageux. C'est aussi, disons-le, tardif.
L'incendie n'a pas commencé cette semaine
Le texte évoque une « recrudescence ». Le mot mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est un aveu. Une recrudescence, ce n'est pas un accident isolé, ce n'est pas un dérapage, ce n'est pas la faute à pas de chance. C'est une courbe. Une courbe qu'on a vue monter.
Pendant combien de mois ? Combien de vitres, de vols, de nuits d'alcool, de jeunes laissés à eux-mêmes, avant que la coutume ne se décide à convoquer ? Le communiqué ne le dit pas. Il n'a pas à le dire. Mais chacun, dans les tribus, connaît la réponse.
C'est là que le bât blesse.
L'autorité qui n'intervient qu'au dernier moment n'est plus une autorité : c'est un service après-vente. Elle constate les dégâts, elle organise la réunion, elle rédige le règlement. Elle arrive après les gendarmes, après les pompiers, après les familles qui pleurent. Et à chaque fois qu'elle arrive après, elle perd un peu plus de ce qui faisait sa force : la certitude, chez les jeunes, qu'un interdit prononcé en tribu est un interdit réel.
Ceux qui abîment aujourd'hui les tribus ne sont pas des victimes d'un système. Ce sont des individus qui ont compris, très vite, que rien ne leur arriverait. Ni la coutume, ni la famille, ni l'école, ni la loi ne leur ont opposé un mur. On leur a opposé de la compréhension. Ils l'ont prise pour de la faiblesse et ils n'avaient pas tort.
Le communiqué de Bouirou emploie un mot que l'on n'entend plus assez : responsabilité. Il l'écrit deux fois. Il parle de « parents responsables » et rappelle que « la présence et la responsabilité de chacun sont essentielles ». C'est la phrase la plus importante du texte, et elle vise juste. Un jeune qui casse à vingt ans a d'abord été un enfant que personne n'a repris à dix.
Ce que la France doit à ceux qui tiennent encore debout
Il y a, dans ce communiqué, quelque chose que les commentateurs de métropole ne verront pas, et que les militants professionnels de la victimisation refuseront de voir : des Calédoniens qui refusent le désordre chez eux, et qui le disent dans leur langue institutionnelle propre, celle du district et du conseil des chefs de clans.
Ces gens-là ne demandent pas de subvention. Ils ne réclament pas un énième rapport. Ils convoquent, ils constatent, ils décident. C'est exactement l'inverse du discours qui présente les tribus comme des espaces éternellement sacrifiés, incapables de se gouverner, condamnés à attendre une réparation venue d'ailleurs.
Alors qu'on cesse, une bonne fois, de traiter la délinquance en tribu comme une fatalité culturelle ou une séquelle historique. Ce n'en est pas une. C'est un problème d'autorité et l'autorité, ça se réarme.
Mais réarmer suppose deux conditions.
La première : que le règlement intérieur annoncé ne finisse pas dans un tiroir. Un texte sans sanction est une prière. S'il n'y a pas de conséquence tangible et immédiate pour celui qui transgresse, la réunion du 13 septembre n'aura été qu'un exutoire collectif de plus.
La seconde, plus délicate : que la coutume et la République cessent de se regarder en chiens de faïence. La sécurité n'est pas une affaire de statut, c'est une affaire de résultat. Un conseil des chefs de clans qui reprend la main sur sa jeunesse et une gendarmerie qui fait son travail ne sont pas concurrents. Ils sont, chacun à sa place, les deux jambes d'un même ordre public. Prétendre le contraire, c'est offrir aux fauteurs de troubles le plus confortable des refuges : l'espace vide entre deux autorités qui s'observent.
Bouirou se réunit dimanche. Tant mieux.
Reste à savoir si l'on y viendra pour se rassurer, ou pour trancher. Les tribus n'ont pas besoin d'une réunion de plus. Elles ont besoin qu'après la réunion, quelque chose change.
Et ça, aucun communiqué ne le garantit.
(Crédit photo : page Facebook "District de Ny-Bourail")
