Ils bloquent leur propre île

Résumé IA
À Ouvéa, la reprise des vols d'Air Calédonie, prévue jeudi, est bloquée par le Collectif de coordination coutumière de Iaai, qui conteste l'accord de la chefferie de Banutr. Son président, Hapela Gope, juge la décision invalide sans l'aval des grandes chefferies. La compagnie maintient sa rotation, mais la sécurité du vol reste incertaine.
Un aérodrome verrouillé, une île coupée du reste du pays, et un veto que personne n'a mandaté.
À Ouvéa, la reprise des vols annoncée pour jeudi vient de se fracasser sur un communiqué.
Vingt-quatre heures pour désavouer une ouverture
Lundi soir, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie annonçait une éclaircie : la petite chefferie de Banutr donnait son accord à une reprise des rotations dans la semaine. Mardi 8 septembre, tout est retombé.
Le Collectif de coordination coutumière de Iaai, émanation des trois grandes chefferies de l'île, Doumaï, Weneguei et Bazit, s'oppose formellement à cette résolution. Son président, Hapela Gope, considère que la décision de Banutr a été prise sans l'aval des grandes chefferies et qu'elle n'est donc pas valable, le petit chef n'étant pas reconnu par les institutions coutumières. Air Calédonie ne sera pas autorisée à se poser sur la piste d'Hulup tant qu'une mesure collective n'aura pas été actée.
Voilà où en est la Nouvelle-Calédonie en 2026. Une infrastructure publique, financée par l'argent public, dont la réouverture dépend d'un arbitrage interne entre chefferies. Pas d'un arrêté. Pas d'une décision de justice. D'un communiqué.
Le paradoxe mérite d'être souligné : c'est bien un accord coutumier local qui a été balayé. On invoque la légitimité coutumière pour annuler une décision… coutumière. Les Ouvéens qui espéraient reprendre l'avion jeudi apprécieront la subtilité depuis la salle d'attente d'un dispensaire.
Six mois, et une île qu'on laisse s'épuiser
Le fond du dossier est connu. Le transfert des activités d'Air Calédonie de Magenta vers La Tontouta est contesté depuis des mois. Le collectif dénonce une décision prise du jour au lendemain, sans étude sérieuse, et réclame un retour à Magenta. Le débat est légitime. Le moyen de pression choisi ne l'est plus.
Car pendant que l'on maintient une position, une île entière paie.
Six mois de dégradation des conditions sanitaires, sociales et économiques. Six mois pendant lesquels un habitant d'Ouvéa qui doit consulter un spécialiste à Nouméa, un commerçant qui attend une livraison, un étudiant qui rentre chez lui, dépendent d'expédients. Le collectif rappelle que l'aérodrome reste ouvert aux hélicoptères, aux évacuations sanitaires et aux appareils d'Air Océania, autorisée depuis le 18 juillet à desservir Ouvéa et Maré. Le Betico complète le dispositif.
Ces solutions existent. Elles sont réelles. Mais présenter des rotations d'appoint et une liaison maritime comme un équivalent acceptable de la desserte aérienne régulière relève de l'aveuglement.
Une évacuation sanitaire, ce n'est pas la continuité territoriale. C'est ce qui reste quand la continuité territoriale a disparu.
Le collectif indique avoir engagé des recherches pour trouver des alternatives, et affirme avoir travaillé sur un schéma de mobilité, comme cela lui avait été demandé. Il attend le retour de Milakulo Tukumuli, venu à Lifou le 6 août, qui aurait promis de poursuivre le dialogue. Un courrier a été adressé au président du gouvernement, à ceux de la province des Îles Loyauté et de l'aire coutumière, au maire et au haut-commissaire. La date d'une éventuelle réouverture ne sera fixée qu'à l'issue des concertations.
Traduction : le blocage dure aussi longtemps que la négociation. On a transformé une population en levier.
L'État de droit ne se négocie pas piste par piste
Un passage du communiqué mérite qu'on s'y arrête. Le collectif se désengage de toute responsabilité concernant d'éventuelles dégradations ou passages en force à compter de jeudi.
Relisons. Une structure qui annonce publiquement qu'elle ne répondra pas de ce qui pourrait arriver sur une piste d'aviation le jour où les avions reviennent. Ce n'est pas une clause de style. C'est un avertissement adressé à une compagnie aérienne, à ses équipages et à ses passagers.
Air Calédonie a pourtant confirmé sa première rotation jeudi : départ de La Tontouta à 9h40, retour d'Hulup à 10h50, avec un programme ajusté progressivement selon la demande. La compagnie invite les voyageurs à réserver rapidement. Elle applique une décision administrative sur une infrastructure publique. C'est son droit le plus strict, et c'est même son travail.
Reste la question que personne ne veut poser franchement : qui garantit la sécurité de ce vol ? Le gouvernement, qui a annoncé une réouverture désormais contestée ? Le haut-commissaire, destinataire du courrier ? Ou personne, ce qui est la réponse la plus probable et la plus inquiétante ?
L'exemple des autres îles rend la situation d'Ouvéa d'autant plus incompréhensible. À Lifou, le grand chef de Wetr a ordonné la levée des blocages et les vols ont repris dès le 1er juin. L'Île des Pins est desservie. Maré demeure bloquée, Ouvéa aussi. Les mêmes griefs, les mêmes revendications sur Magenta mais deux îles ont choisi de continuer à discuter sans priver leurs habitants de mobilité, et deux autres non.
La différence n'est donc pas dans le dossier. Elle est dans la décision.
Il faut le dire sans détour : personne à Ouvéa n'a intérêt à ce que cela dure. Ni les familles, ni les soignants, ni les rares entreprises qui tiennent encore, ni les jeunes qui regardent l'île se vider un peu plus à chaque trimestre. On ne défend pas un territoire en l'isolant. On l'affaiblit.
Le gouvernement doit prendre ses responsabilités, le collectif le réclame, et sur ce point précis il a raison. Un calendrier clair sur l'avenir de Magenta, une étude enfin publiée, un schéma de mobilité opposable : voilà ce qu'on est en droit d'attendre d'un exécutif. Mais cette responsabilité-là n'exonère de rien.
Une revendication se défend devant les institutions, devant le juge, devant l'opinion. Pas sur une piste d'atterrissage, avec une île entière en otage.
Jeudi matin, un avion décollera de La Tontouta. Ce qui se passera à l'arrivée dira, mieux que tous les communiqués, où en est réellement l'autorité publique en Nouvelle-Calédonie.
(Crédit photo : mairie d'Ouvéa)

