« On n'est pas des citoyens de seconde zone »

Résumé IA
Une délégation de neuf élus calédoniens a passé cinq jours à Paris pour obtenir des aides d'État, rapportant plus de 60 milliards de francs pour 2026 et 2027, majoritairement en subventions. Ils réclament l'égalité de traitement avec les autres territoires français, alors que la Nouvelle-Calédonie reste endettée à hauteur de 188 milliards de francs.
Neuf élus, cinq jours à Paris, un seul mot d'ordre : ne pas revenir les mains vides. Ils ont ramené des milliards. Ils n'ont pas encore ramené l'égalité.
Cinq jours pour éviter l'asphyxie
La délégation est arrivée à Paris le 31 août avec une consigne simple : dire la vérité sur les comptes du pays, et repartir avec des garanties écrites.
Neuf représentants du gouvernement, du Congrès et du Parlement. Milakulo Tukumuli, Virginie Ruffenach, Sonia Backès, Christopher Gygès, Nicolas Metzdorf, Georges Naturel, Xavier Rossard, Billy Forest, Emmanuel Tjibaou. Des loyalistes, des indépendantistes, des sensibilités qui, à Nouméa, se combattent chaque semaine en séance. À Paris, ils ont parlé d'une seule voix.
Le rythme a été soutenu. Ministères, présidence de l'Assemblée nationale, groupes politiques de la chambre basse, groupe de contact. Puis Matignon, mercredi, pendant près de trois heures. Le lendemain, jeudi 3 septembre, Sébastien Lecornu a lâché les chiffres : 11 millions d'euros pour boucler la fin de l'année 2026, 50 millions pour démarrer 2027, inscrits dans le projet de loi de finances de fin de gestion. Et surtout une enveloppe comprise entre 400 et 460 millions d'euros pour couvrir l'ensemble de l'exercice 2027, « surtout sous forme de subventions ». Soit plus de 60 milliards de francs au total pour 2026 et 2027.
Le déjeuner avec Naïma Moutchou devait clore la mission. Elle s'est prolongée d'un cran : l'Élysée a reçu la délégation vendredi 4 septembre.
Sur la table, le nickel, essentiellement. Emmanuel Tjibaou a rapporté que le chef de l'État attendait des offres finalisées début septembre. Nicolas Metzdorf, lui, a retenu une ligne rouge présidentielle sur les capitaux chinois, tout en regrettant devant Macron qu'une « terre française, terre européenne » laisse à ce point indifférents les investisseurs français et européens. Aucune annonce concrète n'est sortie de cette réunion. La question institutionnelle, elle, a été poliment écartée par les élus eux-mêmes. Un choix assumé : on ne mélange pas la trésorerie et l'avenir statutaire.
Ce samedi 5 septembre, l'État a franchi un pas supplémentaire en annonçant l'ouverture de négociations pour bâtir, d'ici la fin de l'année, un contrat financier pluriannuel courant de 2027 à 2031, incluant le désendettement du territoire.
Virginie Ruffenach l'a dit sans emphase : la mission n'est « pas forcément à 100 % » de ses objectifs, mais elle permet de passer le cap de 2026 et de 2027. Milakulo Tukumuli parle d'une « belle victoire ». Billy Forest, indépendantiste de l'UNI, reconnaît que les informations obtenues rassurent. Trois formulations, trois camps, un même constat.
Gironde subventionnée, Calédonie endettée
Reste la question que personne, à Paris, n'a voulu regarder en face.
La Nouvelle-Calédonie porte aujourd'hui près de 188 milliards de francs de prêts garantis par l'État, accumulés depuis le Covid et les émeutes de mai 2024. Une cinquantaine de milliards empruntés entre 2020 et 2022. Cent quarante de plus après l'effondrement de 2024. Rien qu'en 2027, il faudra rembourser plus de neuf milliards. Un territoire qui empruntait quarante millions d'euros par an s'est retrouvé à en emprunter 1,5 milliard en six ans.
Sonia Backès a posé le problème dans les termes les plus crus, et les plus justes.
Quand la Gironde brûle, l'État subventionne. Il met des moyens en face, et c'est bien normal qu'il le fasse : c'est le principe même de la solidarité nationale. Quand la Nouvelle-Calédonie brûle, l'État prête. À des taux que la présidente de la province Sud qualifie de « limites usuriers », en tout cas supérieurs à ceux auxquels l'État lui-même se finance. La conclusion tombe d'elle-même :
on n'est pas des citoyens français de seconde zone.
Il ne s'agit pas d'une posture. Il s'agit d'arithmétique politique. Une subvention répare, un prêt reporte. La différence entre les deux n'est pas comptable, elle est constitutionnelle : elle dit si un territoire de la République est accompagné après une catastrophe, ou s'il doit financer lui-même le prix d'une crise qu'il a subie. À dix-sept mille kilomètres de Paris, cette nuance devient une frontière.
C'est très exactement ce que la délégation est allée contester. Et ce qu'elle a partiellement obtenu, puisque l'aide annoncée pour 2027 sera majoritairement composée de subventions, donc sans alourdir la dette. Le groupe de contact de l'Assemblée nationale avait d'ailleurs relayé cette demande auprès de l'Élysée dès le 3 septembre.
Ni mendiants, ni victimes
Il faut le dire clairement, parce que le contresens guette : cette semaine parisienne n'a rien eu d'une opération de mendicité, et encore moins d'un concours de plaintes.
Les élus calédoniens n'ont réclamé aucun statut d'exception. Ils ont réclamé le droit commun. Ils ont accepté la conditionnalité, l'argent de l'État reste suspendu au vote des lois de finances et à la poursuite des réformes engagées sur le territoire. Ils ont accepté qu'un tableau de suivi soit publié et mis à jour. Personne n'a demandé un chèque en blanc. Ce sera d'ailleurs le vrai test des mois qui viennent : le contrat 2027-2031 engagera l'État, mais il engagera tout autant les institutions calédoniennes, qui devront produire les réformes promises.
Un absent, pourtant, mérite d'être nommé. Le FLNKS a annoncé le 26 août qu'il ne participerait pas à ce déplacement, estimant qu'il ne reposait sur « aucun mandat politique partagé ». Neuf élus sont montés dans l'avion pour défendre la trésorerie des hôpitaux, des communes et des provinces. Le Front, lui, a choisi la chaise vide. Chacun jugera ce que pèse une exigence de concertation préalable face à un pays qui risquait de ne pas boucler son exercice budgétaire.
Emmanuel Tjibaou, lui, a fait le voyage. Billy Forest aussi. La ligne de partage, cette semaine, n'est pas passée entre indépendantistes et loyalistes. Elle est passée entre ceux qui gouvernent et ceux qui commentent.
Il reste maintenant à transformer l'essai. Les annonces de Sébastien Lecornu ne valent que si le Parlement les vote. Le contrat pluriannuel ne vaudra que par la part de subventions qu'il contiendra réellement, et par ce qu'il effacera de la dette héritée de 2024. Les usines de nickel attendent toujours des repreneurs, sur une terre française et européenne que les capitaux français et européens boudent.
La Nouvelle-Calédonie ne demande pas la charité. Elle demande d'être traitée comme la Gironde. C'est-à-dire comme une collectivité de la République, sans guillemets, et sans conditions que l'on n'imposerait nulle part ailleurs.
(Crédit photo : AFP - LOIC VENANCE)

