Farino contre les bureaucrates

Résumé IA
À Farino, le marché de Mamie peine à se relever depuis le 13 mai 2024, avec une trentaine de stands perdus. Face aux contrôles administratifs jugés trop stricts, Ghislaine Fogliani Arlie, présidente de l'association, annonce le lancement d'une fédération des marchés ruraux pour défendre les petits producteurs.
Des stands qui disparaissent un à un, des producteurs qui rangent leurs cagettes avant l'heure. À Farino, on a décidé que ça avait assez duré.
Un marché amputé depuis le 13 mai 2024
Le marché de Mamie, à Farino, se tient le deuxième dimanche de chaque mois.
Depuis la crise insurrectionnelle du 13 mai 2024, il a perdu près d'une trentaine de stands. Une trentaine. Pas trois.
Certains exposants n'ont pas pu revenir. D'autres n'ont plus voulu. Trésoreries cassées, activités arrêtées, familles déplacées : beaucoup ont simplement renoncé, et personne n'est allé les chercher.
Ghislaine Fogliani Arlie, ancienne maire de la commune et présidente de l'association qui porte le marché, refuse pourtant le registre de la plainte. Invitée au micro de RRB ce vendredi 4 septembre, elle constate un retour, lent, stand après stand. « On reste positif, ça revient petit à petit », veut-elle croire.
Sauf que chaque embellie est rattrapée par un mauvais coup.
Le carburant, d'abord. Quand les marges se comptent en petites pièces, le prix du plein décide seul si le déplacement du dimanche vaut encore la peine. Maintenir un marché de brousse est devenu un exercice d'équilibriste, tenu à bout de bras par des bénévoles et par une animation que l'association préserve coûte que coûte, parce que c'est elle qui fait monter les familles de Nouméa le dimanche matin.
C'est dans ce contexte, celui d'une économie rurale qui se relève à peine, que l'administration a choisi de resserrer la vis.
Des contrôles qui font fuir ceux qui travaillent
Que les choses soient claires : personne, à Farino, ne conteste l'hygiène.
La présidente de l'association le dit sans détour. Le marché a tout mis en œuvre pour être irréprochable sur ce terrain, et elle assume ce cadre-là. Sa question est ailleurs, et elle est redoutable : à quel moment a-t-on été empoisonné sur un marché de brousse ? Elle attend toujours la réponse.
Car ce qui se joue depuis quelques semaines n'a plus grand-chose à voir avec la sécurité alimentaire.
Les opérations de contrôle ont d'abord frappé Nouméa, avant de gagner l'intérieur. Trente, quarante agents qui débarquent, accompagnés de gendarmes et de policiers. Face à eux, des femmes qui vendent trois régimes de bananes, deux bouteilles de sirop et quelques paquets de citrons.
Le résultat était prévisible. Elles ont eu peur. Alors elles arrêtent.
On leur réclame une patente alors qu'elles écoulent leur propre production. On explique à une mère que l'enfant qui l'aide derrière l'étal relève du travail dissimulé. On applique la même grille à la sœur venue donner un coup de main bénévolement, un dimanche, sur un marché communal.
En Nouvelle-Calédonie, en 2026, éduquer son gosse au travail est devenu une infraction potentielle.
Ghislaine Fogliani Arlie rappelle un précédent qui n'a jamais été digéré : l'interdiction faite, il y a quelques années, aux femmes pêcheuses de crabes de vendre leurs prises sur les marchés. Dix crabes, quinze crabes. De quoi payer l'eau, l'électricité, la nourriture de la semaine. Une coutume transformée en irrégularité administrative, au nom d'une ressource que ces quelques kilos ne menaçaient pas.
Ces femmes ne sont plus sur les marchés. Elles n'y sont jamais revenues.
Et c'est bien là que le discours de Farino sort du registre de la victimisation pour rejoindre celui du bon sens : ces gens ne demandent aucune subvention, aucune allocation, aucun dispositif. Ils demandent qu'on les laisse vendre ce qu'ils produisent.
Il y a de la misère en Nouvelle-Calédonie, rappelle la présidente. On ne la voit pas toujours, parce qu'ici les gens sourient. Ce sont majoritairement des femmes qui tiennent ces étals, qui trient, chargent, se lèvent avant l'aube. Elles gagnent leurs « pièces » et nourrissent une famille avec.
Un pays qui laisse ses bureaux effrayer ceux qui travaillent se prépare des lendemains difficiles.
La riposte : une fédération et une charte des marchés ruraux
Plutôt que d'attendre la réglementation qui finira par tomber d'en haut, Farino a choisi de prendre les devants.
Ghislaine Arlie annonce le lancement d'une fédération des marchés ruraux de Nouvelle-Calédonie, assortie d'un travail collectif sur une charte des marchés ruraux. L'objectif est assumé : écrire les règles avant que d'autres ne les écrivent à la place des intéressés, et le fassent depuis un bureau.
Le périmètre dépasse largement la province Sud. Les marchés de brousse du Nord sont concernés, et la présidente entend bien les associer.
Elle ne part pas seule.
Jean-Christophe Niautou, président de la Chambre d'agriculture, soutient la démarche. La logique de l'institution consulaire est d'accompagner les petits producteurs, pas de les voir reculer sous la pression administrative. Elisabeth Rivière et les artisans devraient également être de la partie : produits transformés, bio, bien-être, sans eux, un marché de terroir n'est plus qu'un étal de légumes.
Les communes seront sollicitées, une bonne part des marchés étant communaux. Les chambres consulaires aussi. Et les services de l'administration sont invités à la table.
L'invitation n'est pas ironique, elle est stratégique : mieux vaut travailler ensemble en amont que subir une consultation de façade une fois le texte rédigé. « On n'est pas contre eux, on est avec eux », à condition, précise-t-elle, que l'accompagnement remplace la sanction.
Une grande réunion de lancement est annoncée d'ici un mois à la mairie de Farino. Tous les présidents d'associations de marchés y sont attendus.
En attendant, le rendez-vous est fixé au dimanche 13 septembre, pour le traditionnel marché du ver de bancoule. Animation musicale, râpage de coco, stands habituels, et cette convivialité qui reste l'argument le plus solide du terroir calédonien.
La présidente y attend aussi, de pied ferme, les fonctionnaires venus contrôler ses producteurs.
Qu'ils viennent goûter. Ils comprendront peut-être ce qu'ils sont en train d'abîmer.
(Crédit photo : page Facebook "Marché de MAMIE à Farino")

