Aller au contenu
0%
Tribune

Îles Loyauté : ce qui reste quand tout s'arrête

3 septembre 2026 à 19:00
6 min de lecture
Îles Loyauté : ce qui reste quand tout s'arrête

Résumé IA

Début juin 2026, une équipe de l'Ordre de Malte arrive à Lifou pour renforcer les dispensaires des Îles Loyauté, en sous-effectif chronique. La province, en cessation de paiement, voit ses services publics se dégrader, avec notamment la suspension des vols réguliers et du tarif maritime de continuité territoriale.

Aa

Début juin 2026, une équipe de l'Ordre de Malte, composée d'un médecin, deux infirmiers et une dentiste, arrive à Lifou. Marie-Rose Waïa, directrice de l'Action communautaire et sanitaire de la province des Îles Loyauté, en explique la mission : le besoin est ciblé sur Lifou, l'équipe participera au roulement des professionnels déjà sur place. "On est en sous-effectif et en fonctionnement dégradé sur l'ensemble des îles."

Le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie a par ailleurs annoncé la mise à disposition d'un hélicoptère australien pour les évacuations sanitaires d'urgence.

Ce sont des faits, sur un territoire de la République, en 2026.

L'état des lieux

En santé, l'écart entre les postes budgétisés et les postes pourvus s'est creusé. En avril 2025, sept postes de médecins étaient occupés sur vingt et un budgétisés aux Îles Loyauté. En juillet 2026, neuf médecins tenaient dix-sept postes prévus dans les dispensaires. À Maré, les consultations de médecine générale ont été suspendues, les séances de kinésithérapie sont sur le point de s'arrêter. Sur l'ensemble du territoire calédonien, 94,1% des médecins spécialistes exercent dans le seul Grand Nouméa. Trois centres d'hémodialyse, à Ouvéa, Lifou et Maré, gérés par l'association Atir, accueillent près de trente malades deux fois par semaine. La shigellose et la filariose restent des maladies infectieuses présentes sur l'archipel.

En transport, les aérodromes de Maré et d'Ouvéa sont fermés aux vols réguliers d'Air Calédonie depuis le 2 mars 2026. Lifou a été privée de desserte pendant trois mois, rouverte le 3 juin, avec un nouveau blocage annoncé ce 1er septembre. Le tarif de continuité territoriale par voie maritime est suspendu depuis le 25 août 2026, faute de financement de l'ADANC. Le 25 juillet, sept habitants de Maré ont dû prendre un vol d'Air Alizé pour rejoindre Nouméa et se faire examiner, sans que leur situation relève de l'évacuation d'urgence.

En finances, la province des Îles est en cessation de paiement, pour une dette évaluée entre 4 et 6,5 milliards de francs. Un rapport de la Chambre territoriale des comptes publié le 31 août 2026 consacre cent dix-sept pages à l'un de ses outils économiques, sur les exercices 2020 à 2024.

Sur le plan social, 45,8% de la population des Îles vit sous le seuil de pauvreté, contre 14,9% en province Sud. L'abstention aux provinciales du 28 juin 2026 y a atteint 45%, un record.

Ce qu'on a essayé

Cet outil, c'est la Sodil, Société de développement et d'investissement des îles, créée en 1991 à l'initiative de la province. Elle détient une centaine de filiales et participations, dont 21% seulement sont consolidées dans ses comptes. Son résultat cumulé, entre 2020 et 2024, est négatif de 1,758 milliard de francs. Son bilan consolidé s'élève à 9,7 milliards, pour un résultat net consolidé de moins 755,7 millions au 31 mars 2024. Sa contribution à l'économie calédonienne est évaluée à environ 0,20% de la valeur ajoutée et 0,57% des emplois de l'écosystème des entreprises publiques locales.

La Chambre territoriale des comptes qualifie son modèle économique de "non viable et non évalué". Elle relève près de 880 millions de francs d'aides publiques versées en quatre ans, présentant un risque de non-conformité, et 150 millions déboursés en 2024 pour racheter une créance détenue par une société privée de défiscalisation. Des fonds de défiscalisation locale ont été utilisés pour la trésorerie de la société, ce qui n'est pas conforme à leur objet. Une procédure d'alerte des commissaires aux comptes a été déclenchée en février 2023, suivie d'une demande de sauvegarde en août 2023, puis d'un désistement le mois suivant. La province pourrait être appelée à combler le passif.

Trente-cinq ans, cent filiales, 0,20% de la valeur ajoutée du territoire. Ce n'est pas un scandale de gestion isolé. C'est le bilan d'une méthode.

La même méthode ailleurs

Le mécanisme n'est pas propre aux Îles. En province Nord, Nord Avenir, anciennement Sofinor, porte un passif de 7 milliards de francs, pour une perte nette de 500 millions et une soixantaine de filiales. La société est en plan de sauvegarde depuis mars 2022. Elle a reçu 2,5 milliards de financements publics entre 2020 et 2024, avec un risque de non-conformité identifié par la Chambre territoriale des comptes, qui écrit que ce modèle économique n'a jamais été viable et qu'aucun outil ne mesure l'impact réel de ces sociétés d'économie mixte.

Le double choc qui vient

Les Îles Loyauté forment le territoire le plus dépendant des minima sociaux et des pensions de retraite : 45,8% de la population y vit sous le seuil de pauvreté. Ce sont précisément les régimes que le Congrès doit réformer avant le 31 décembre 2026, retraites et RUAMM. Le territoire le plus pauvre de Nouvelle-Calédonie est aussi celui qui encaissera le plus directement les effets des futures réformes.

Un précédent, à quelques heures d'avion

Wallis-et-Futuna offre un précédent documenté, dans le même ensemble français. Le territoire comptait 14 944 habitants en 2003. Il en compte 11 151 en 2023, soit une baisse de 25,4%. Dans le même temps, 17 763 Wallisiens et Futuniens vivent aujourd'hui à Nouméa, davantage que sur l'archipel d'origine lui-même. Une économie de transferts, un emploi presque exclusivement public, un secteur privé résiduel, et une émigration qui ne s'est jamais inversée. Cela n'est pas une prévision. C'est ce qui s'est déjà produit, dans un territoire français du Pacifique comparable, à quelques heures d'avion.

Ce qui reste

Quand l'emploi public recule et que le secteur privé n'existe presque pas, il reste trois choses.

Le foncier coutumier, inaliénable : personne ne perd sa terre.

Les solidarités familiales et l'autoconsommation, qui amortissent le choc et qu'aucune statistique ne mesure.

Et les transferts d'argent depuis le Grand Nouméa et la métropole.

Ce n'est pas une économie. C'est un amortisseur.

Ce qui se joue aux Îles ne se lira donc pas nécessairement dans les statistiques des Îles elles-mêmes. Il se lira dans celles du Grand Nouméa, où arriveront ceux qui partent.

Le résultat électoral

Aux provinciales du 28 juin, la liste Nation Autochtone conduite par Omayra Naisseline a obtenu six sièges sur quatorze, à égalité avec l'UC-FLNKS, dans un scrutin marqué par 45% d'abstention. Le groupe a depuis fusionné avec l'UC-FLNKS pour former Kanaky NC, dix-neuf sièges, le groupe le plus nombreux du Congrès, sans qu'aucun secteur à connotation financière ne lui revienne au gouvernement.

Bilan

La province des Îles a été créée en 1989 par les accords de Matignon, avec une mission : le rééquilibrage.

Trente-sept ans plus tard, l'aérien est bloqué, le tarif maritime suspendu, neuf médecins tiennent dix-sept postes, et une organisation humanitaire internationale vient prêter main-forte aux dispensaires.