Le jour où un champignon a battu les bactéries

Résumé IA
Le 3 septembre 1928, Alexander Fleming découvre par accident que le champignon Penicillium notatum détruit des staphylocoques dans une boîte de Petri oubliée à Londres. Sa découverte reste d'abord inexploitée, avant qu'Ernst Chain et Howard Florey ne la stabilisent dix ans plus tard. La production de masse de pénicilline démarre aux États-Unis en 1944, marquant un tournant géopolitique et économique.
Une boîte de Petri oubliée, un champignon indiscipliné et un chercheur de retour de vacances : la médecine moderne commence par un accident.
Près d'un siècle plus tard, la pénicilline reste l'un des plus grands tournants de l'histoire de l'humanité, et une leçon de génie occidental.
Un champignon voyageur dans un laboratoire de Londres
Ce 3 septembre 1928, le docteur Alexander Fleming rentre de vacances. Dans son laboratoire londonien, le professeur de bactériologie retrouve ses boîtes de Petri, celles dans lesquelles il cultive des staphylocoques dorés, ces bactéries redoutables qu'il a laissées sur sa paillasse avant de partir.
Surprise. Des moisissures blanches se sont installées dans les boîtes de verre. Il s'agit d'un champignon microscopique, le Penicillium notatum, que son voisin de laboratoire étudie de son côté. Plus étrange encore : là où le champignon s'est développé, plus aucune trace de staphylocoques.
Le chercheur britannique comprend qu'il tient quelque chose. Un champignon tue des bactéries mortelles. C'est la naissance de la pénicilline.
On associe volontiers cette découverte à la sérendipité, ce mélange de hasard et de sagacité. Il a fallu un peu d'esprit et beaucoup de chance à Fleming pour saisir que cette boîte pleine de moisissure pouvait avoir un intérêt pharmacologique. D'autres auraient jeté la boîte. Lui l'a regardée.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là, et c'est précisément ce que l'on oublie trop souvent. Car si la substance a bien été découverte par le bactériologiste écossais, il était impossible, en 1928, d'isoler et de produire à large échelle cette molécule. Les moyens dont dispose Fleming ne lui permettent ni de l'extraire, ni d'en faire un médicament.
La pénicilline G est alors mise de côté. Elle attendra dix ans.
Avant Fleming, la longue quête des « balles magiques »
Pour comprendre la portée de ce 3 septembre 1928, il faut regarder ce que contenait la boîte à pharmacie d'avant. Comment soignait-on les maladies infectieuses ? Disposait-on de molécules efficaces contre certaines d'entre elles, ou seulement contre leurs symptômes ?
La fin du 19e siècle est marquée par deux bouleversements de société. Le premier, c'est ce que l'on appelle classiquement la deuxième révolution industrielle. Des chimistes qui inventent des colorants artificiels découvrent que ces colorants ont aussi des possibilités thérapeutiques, qu'ils peuvent agir sur des maladies, sans que l'on connaisse encore, dans un premier temps, les bactéries.
C'est à ce moment que la recherche académique tisse des liens avec de nouvelles formes d'industrie. Ces alliances sont les ancêtres directs de l'industrie pharmaceutique.
Dans ce cadre, un chercheur allemand, Paul Ehrlich, travaille sur ces substances chimiques avec une démarche de plus en plus systématique. Il invente le premier antibiotique antiparasitaire et l'accompagne d'un concept resté célèbre : celui des « balles magiques ».
Ehrlich découvre ce que l'on appelle le 606. Pourquoi 606 ? Parce qu'il a testé, en série, 606 substances avant d'en trouver une qui lui semblait avoir un effet majeur sur des micro-organismes désormais identifiés lorsqu'il mène ses travaux, en 1910 : les bactéries.
Méthode, patience, obstination. La science européenne de cette époque ne doit rien au hasard, et tout au travail.
Puis vient Fleming. Puis vient l'oubli. Et puis viennent deux hommes, Ernst Chain et Howard Florey, qui se saisissent des travaux de Fleming dix ans plus tard. Ils parviennent à reproduire la pénicilline, mais aussi à la stabiliser. Un pas décisif. Il manque encore l'essentiel : la fabriquer en masse.
La guerre, l'Amérique et le basculement du monde
C'est la Seconde Guerre mondiale qui jouera le rôle fondamental.
En 1941, Florey s'envole pour les États-Unis, accompagné de Norman Heatley, pour y faire démarrer la manufacture de la pénicilline. Le voyage s'avère fructueux. Une nouvelle méthode de culture en profondeur permet d'augmenter considérablement le débit de production.
Si bien qu'en 1944, il y en aura suffisamment pour le débarquement des Alliés en Normandie. Les soldats qui foulent les plages françaises en juin 1944 emportent avec eux, sans le savoir, l'une des plus grandes victoires de la science sur la mort.
Ce qui frappe, c'est l'origine de cette méthode. La culture de fermentation en profondeur développée par les Américains est en réalité la transposition d'une technique associée au monde agricole. Ce passage du champ au laboratoire, du domaine agricole au domaine pharmaceutique, est ce qui fera véritablement débuter l'industrie des antibiotiques vers la fin de la guerre, et surtout dans l'après-guerre.
Les conséquences dépassent largement la médecine.
Cette approche permet à l'industrie américaine de prendre le devant sur l'industrie allemande, qui restait fidèle à une démarche beaucoup plus chimique, classique. Un basculement se produit autour de la pénicilline : géopolitique, mais aussi économique. L'Allemagne d'Ehrlich avait ouvert la voie. L'Amérique de 1944 rafle la mise.
C'est l'exportation de la pénicilline aux États-Unis, en temps de guerre, qui l'a rendue accessible et efficace. Du moins jusqu'aux premières résistances bactériennes, qui rappellent aujourd'hui que rien n'est jamais acquis.
Reste une leçon. Ce n'est pas à Fleming seul que l'on doit le premier antibiotique massivement distribué, mais à une chaîne d'hommes, de nations et de circonstances : un chercheur attentif, deux scientifiques obstinés, une industrie mobilisée par la guerre.
Près d'un siècle après cette boîte de Petri oubliée, le combat continue. Et il commence toujours de la même façon : par un regard qui refuse de détourner les yeux.
(Crédit photo : Crulina 98)

