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Mémoire

Le pain qui a détruit Londres

2 septembre 2026 à 12:00
6 min de lecture
Le pain qui a détruit Londres

Résumé IA

Le 2 septembre 1666, un départ de feu dans la boulangerie de Thomas Farriner, à Pudding Lane, ravage Londres, construite en bois et goudron. Le feu détruit 10 000 maisons et la cathédrale Saint-Paul, avant d'être maîtrisé grâce aux soldats de Charles II Stuart. Robert Hubert, horloger français, est pendu pour un incendie qu'il n'a pas allumé.

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Une braise mal éteinte dans un four de boulanger. Quatre jours plus tard, la plus grande ville de Grande-Bretagne n'était plus qu'un champ de cendres fumantes.
Londres, septembre 1666 : le récit d'un effondrement total et d'un relèvement que l'on a un peu trop oublié.

Une capitale bâtie pour brûler

Il y a des catastrophes qui tombent du ciel. Celle-ci, non. Elle était inscrite dans les murs.

En 1666, Londres est la première ville du royaume. Une métropole active, populeuse, laide. Les estimations démographiques varient selon le périmètre retenu environ 80 000 âmes dans la Cité intra-muros, près d'un demi-million pour l'ensemble de l'agglomération mais toutes disent la même chose : on s'y entasse. La ville se relève à peine d'une épidémie de peste qui, l'année précédente, avait emporté 70 000 personnes.

Et elle est construite en bois.

Des toits de chaume. Des charpentes médiocres qu'on badigeonne de goudron pour les protéger de la pluie et retenir la chaleur à l'intérieur. "On utilise du goudron – terriblement inflammable", résume l'historien Allan Potofsky. Autrement dit : on enduit les maisons d'un combustible pour se tenir au chaud.

Le reste tient à l'urbanisme, ou plutôt à son absence.

L'historien Philippe Chassaigne décrit un bâti où les étages supérieurs se rejoignent presque au-dessus de la chaussée, par un jeu d'encorbellements successifs à partir du deuxième ou du troisième niveau. Le feu, dans ces conditions, ne se propage pas : il saute. D'une façade à l'autre, en quelques secondes.

Enserrée dans une enceinte héritée de l'époque romaine, soumise à une pression démographique qu'aucune autorité ne maîtrise, la Cité s'est développée par ajouts successifs, sur un tracé viaire médiéval. Une organisation spatiale anarchique, faute de décisions prises en amont.

Le feu, à l'époque moderne, est partout dans la vie urbaine : éclairage public et privé, chauffage, fours de boulangerie, fonderies, forges, vitreries. Londres a déjà payé. Le théâtre du Globe en 1613. Un incendie majeur en 1632. Rien n'en a été tiré.

Alors quand, le 2 septembre 1666, peu après minuit, un départ de feu se déclare dans la boulangerie de Thomas Farriner, à Pudding Lane, la question n'est pas de savoir si la ville va brûler. Elle est de savoir jusqu'où.

Potofsky rappelle un détail qui n'en est pas un : la farine en suspension dans l'air peut exploser. Ce n'est pas une curiosité d'érudit. C'est précisément pour cette raison que, à partir des années 1780, les boulangers parisiens seront contraints de déplacer leurs grands fours au-delà des murs des fermes générales. Paris a su légiférer. Londres, en 1666, n'avait rien anticipé.

Six jours de flammes, un maire dépassé, un roi dans la fumée

Le lord-maire, sir Thomas Bludworth, est alerté alors que plusieurs maisons ont déjà pris. Il se déplace. Il regarde. Il ne voit pas de motif de s'alarmer et laisse les secours à leur ouvrage.

Cette phrase-là contient tout le désastre.

Le temps qu'il donne les ordres, le feu a gagné Thames Street et ses entrepôts de chanvre et de poix, au bord de la Tamise. L'embrasement de ces réserves change la nature du sinistre : l'incendie file désormais le long du fleuve, et les sauveteurs sont débordés en quelques heures.

L'eau ? Inaccessible. Les berges, près de Pudding Lane, sont couvertes de dépôts et de matériaux hautement inflammables. "Les entrepôts sont gorgés de rhum", note Philippe Chassaigne, produit importé en masse depuis les Antilles. L'accès à la Tamise est coupé. Le fleuve ne servira qu'à une chose, mais elle est décisive : faire barrière. La rive sud sera épargnée.

Dans les rues, la panique fabrique ses propres obstacles. Les sinistrés fuient avec leurs affaires, encombrent les passages, bloquent les démolisseurs. Or la seule technique anti-incendie de l'époque consiste précisément à abattre les bâtiments en feu et ceux qui les jouxtent, pour ouvrir des coupe-feu.

Le vent fait le reste.

Les flammes gagnent le nord et le cœur de la Cité. La cathédrale Saint-Paul, entourée d'échafaudages de bois pour sa rénovation, s'embrase puis s'effondre sous le poids de sa charpente. Le feu traverse la rivière Fleet et menace jusqu'à la cour de Charles II à Westminster.

C'est alors que le roi descend dans la rue.

Charles II Stuart rejoint les sauveteurs, et des soldats entreprennent de faire sauter les maisons, rue par rue, pour étouffer le brasier. La méthode est brutale. Elle fonctionne.

Les décomptes divergent selon les sources : trois jours avant que le feu ne soit maîtrisé, quatre pour que l'essentiel de la Cité soit détruit, six avant l'extinction complète. Le bilan matériel, lui, ne souffre aucune discussion. Dix mille maisons, près d'une centaine d'églises, 80 % de la ville rasés.

Le bilan humain officiel est dérisoire : six morts, huit selon d'autres décomptes. Un chiffre si bas qu'il suggère que des victimes emportées par le brasier n'ont jamais été comptabilisées, en particulier dans les classes populaires. Meriel Jeater, commissaire de l'exposition "Fire ! Fire !", avance l'explication la plus simple auprès de l'AFP : le feu n'a surpris personne, les gens ont eu le temps de fuir.

Restent les sans-abri. Entre 70 000 et 100 000 selon les sources, jetés hors des murs, envoyés dans les campagnes environnantes. Leur secours reposera sur l'initiative privée. Ni plan d'urgence, ni administration providentielle : des particuliers, des paroisses, des bourses ouvertes.

Le bouc émissaire était français

Dans le chaos, il fallait un coupable. On l'a trouvé vite, et là où on le cherche toujours.

Les étrangers. Les catholiques. Les lynchages se succèdent dans les rues de Londres, sans procès, sans preuve, portés par la rumeur.

Robert Hubert, horloger français, simple d'esprit, avoue avoir allumé le feu. Il est pendu. Il était en mer lorsque l'incendie s'est déclaré.

Trois siècles et demi plus tard, cette pendaison reste la vraie tache morale de l'affaire. Non pas le feu, qui relève de l'imprévoyance et du malheur, mais la foule qui réclame un nom, une nationalité, une religion et qu'on lui livre un innocent pour se rassurer. Voilà ce que produit une société qui préfère désigner plutôt que réparer.

Les Londoniens de 1666, eux, ont choisi l'autre voie.

Ils n'ont pas attendu qu'on les plaigne. La ville que le monde entier visite aujourd'hui, avec son architecture baroque et sa pierre grise de Portland, est née sur les cendres de 1666. Saint-Paul a été relevée et achevée quarante-quatre ans après le sinistre, coiffée du dôme qu'on lui connaît. Sur les lieux du départ de feu s'élève une colonne que les Londoniens appellent simplement The Monument.

Nick Bodger, responsable du développement culturel et touristique de la Cité de Londres, établit le parallèle avec une autre épreuve, le Blitz de 1940 et les bombardements nazis. Selon lui, la vigueur économique de Londres a failli s'éteindre à jamais il y a 350 ans, et c'est une détermination sans faille qui a fait renaître la cité de ses cendres.

Trois cent onze ans après le désastre, les Clash intitulaient un album et une chanson culte London's Burning. Un brûlot politique et social. La preuve, aussi, que le grand incendie n'a jamais vraiment cessé de brûler dans les mémoires.

Une ville détruite à 80 % s'est reconstruite en pierre, plus belle et plus solide qu'avant. Sans indemnisation d'État, sans commission d'enquête, sans concours de plaintes.

Il y a des leçons qui ne vieillissent pas.

(Crédit photo : Getty - Museum of London/Heritage Images/Getty Images)