Le tyran que la Chine n'a jamais jugé

Résumé IA
Cinquante ans après la mort de Mao Zedong, la Chine communiste continue de célébrer son fondateur sans reconnaître les crimes qui lui sont attribués, notamment les plus de 60 millions de morts causés par le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle, tandis que son héritage reste un pilier de la légitimité du Parti.
Plus de 60 millions de morts, selon les estimations des historiens. Plus de dix pour cent de la population chinoise de l'époque.
Cinquante ans après sa disparition, Mao Zedong reste célébré à Pékin, et son portrait veille toujours sur la place Tiananmen.
Du fils de paysan aisé au maître de Pékin
Cinquante ans après sa mort, le fondateur de la Chine communiste garde son mausolée, son portrait géant et son statut de père fondateur. Les dizaines de millions de morts, elles, n'ont toujours pas droit de cité.
Le 9 septembre 1976, à 82 ans, Mao Zedong s'éteignait à Pékin. Un demi-siècle a passé. Le Parti communiste chinois n'a rien renié de l'essentiel : le Grand Timonier reste le fondateur officiel de la Chine moderne, à peine égratigné par la reconnaissance polie de « certaines erreurs ». Aucune décommunisation, aucun procès de l'Histoire. Il faut le dire nettement : la Chine d'aujourd'hui se construit sur un mensonge par omission.
Rien ne prédestinait ce garçon né en 1893 dans une famille de paysans aisés du Hunan à devenir le maître d'un cinquième de l'humanité. Une Chine pauvre, humiliée par les puissances étrangères, un jeune homme rebelle, une révolution russe en toile de fond. Mao rejoint les communistes et participe, en 1921 à Shanghai, à la fondation discrète du Parti communiste chinois.
Il s'écarte vite de l'orthodoxie. Là où le marxisme classique mise sur les ouvriers des villes, Mao mise sur les campagnes et les millions de paysans chinois. Il organise, endoctrine, et construit méthodiquement une force armée.
L'alliance de circonstance avec le Guomindang de Tchang Kaï-chek se termine dans le sang. Mao doit fuir sa province. Commence alors la Longue Marche, 12 000 kilomètres à travers le pays, des milliers de morts en chemin, et au bout du calvaire un refuge dans le Shaanxi.
L'épopée fait le mythe. Elle fait surtout une autorité sans partage sur le Parti. Désormais en sécurité, Mao installe la révolution dans les campagnes par le partage des terres. Et par le massacre des mécontents. Le procédé sera constant : la redistribution d'un côté, la liquidation de l'autre.
L'invasion japonaise impose une trêve avec les nationalistes. Sitôt la Chine libérée, la guerre fratricide reprend de plus belle. Elle s'achève en 1949 : Tchang Kaï-chek fuit à Taïwan, et le 1er octobre, Mao proclame depuis Pékin la République populaire de Chine. Le rêve d'une Chine unifiée et indépendante devient réalité. Le cauchemar peut commencer.
Le prix du rêve maoïste : la famine, puis le chaos
Les premières années donnent le change. Les terres sont redistribuées, l'industrie se développe, des réformes accordent de nouveaux droits aux femmes. Mais le pouvoir se durcit à mesure qu'il s'installe. La « campagne des Cent Fleurs » invite les Chinois à s'exprimer librement. Ceux qui parlent le paieront.
Puis vient le Grand Bond en avant, lancé en 1958. Un programme délirant pour faire de la Chine une grande puissance industrielle en quelques années. Des milliers de petits fours sont installés dans les villages pour produire de l'acier. Les paysans quittent les champs. La production agricole s'effondre.
Et les responsables locaux, eux, continuent d'annoncer d'excellents résultats.
C'est le mécanisme même du système totalitaire : le mensonge remonte, la famine descend. Le résultat est l'une des plus grandes catastrophes démographiques du XXe siècle, des millions de morts entre 1958 et 1962.
Le désastre aurait dû emporter son auteur. Il ne l'emporte pas. Quelques années plus tard, voyant certains dirigeants du Parti tentés par une ligne plus modérée, Mao lance la Révolution culturelle en 1966 pour prévenir ce qu'il qualifie de retour du capitalisme. Il arme idéologiquement des millions de jeunes, les Gardes rouges, et les lâche contre les « ennemis de la révolution ».
Professeurs, intellectuels, cadres du Parti, simples citoyens : la délation devient une vertu civique. Pendant près d'une décennie, la violence et le chaos se répandent dans tout le pays. Une nation entière est sommée de se dénoncer elle-même.
Au total, du Grand Bond en avant à la Révolution culturelle, les historiens attribuent au régime maoïste plus de 60 millions de morts. Plus de dix pour cent de la population chinoise de l'époque.
Une idole que Pékin ne veut pas déboulonner
Le plus troublant n'est pas là. Le plus troublant, c'est le succès international du maoïsme au moment même où la famine et les purges frappaient la Chine. Le Petit Livre rouge se diffuse dans le monde entier. Le portrait du Grand Timonier est brandi par des étudiants occidentaux qui voient en lui un symbole de révolution et d'anti-impérialisme. On adorait à Paris ce qu'on fuyait à Pékin.
Cinquante ans plus tard, aucune autocritique sérieuse n'est venue de ceux qui ont porté ces bannières. Le mot « génocide » s'applique à tout, sauf à ce qu'il a coûté à la Chine.
Sur le plan diplomatique, Mao a été un joueur redoutable. Brouillé avec Moscou, il se rapproche dans les années 1970 de son grand adversaire idéologique. En 1971, une rencontre entre les équipes américaines et chinoises de tennis de table ouvre la voie à ce dégel : la diplomatie du ping-pong. L'année suivante, le président Richard Nixon se rend en Chine. La visite est un tournant. Elle installe durablement Pékin sur la scène internationale.
À sa mort, Mao laisse pourtant un pays exsangue. Contre toute attente, c'est son successeur réformiste, Deng Xiaoping, surnommé le « Petit Timonier » du haut de son mètre cinquante, qui engagera la Chine dans un redressement aussi rapide que spectaculaire. Le décollage chinois n'est pas l'œuvre de Mao. Il s'est fait contre lui.
Reste l'héritage. Le Parti communiste chinois a besoin de son fondateur pour justifier sa propre légitimité, et ne peut solder les crimes de Mao sans se juger lui-même. Alors le portrait reste accroché, le mausolée reste ouvert, et les manuels scolaires restent prudents.
Pour comprendre la Chine d'aujourd'hui, il faut comprendre les 27 années pendant lesquelles cet homme l'a façonnée. Et surtout, il faut refuser de séparer le fondateur du fossoyeur. C'est le même homme.
(Crédit photo : STEPHEN SHAVER / AFP)

