Aller au contenu
0%
Mémoire

Neuf ans qu'on n'a pas oublié Irma

6 septembre 2026 à 12:00
5 min de lecture
Neuf ans qu'on n'a pas oublié Irma

Résumé IA

Neuf ans après le passage de l'ouragan Irma, Saint-Martin connaît une forte croissance touristique, avec des records de fréquentation, portée par l'investissement privé. En revanche, les chantiers publics, comme les écoles et les digues, restent bloqués : 177 millions d'euros dorment dans les caisses de l'État, la collectivité manquant d'ingénierie.

Aa

Neuf ans après, l'île bat des records de fréquentation. Et ses écoles, elles, attendent toujours.

Neuf ans, et un décor de carte postale retrouvé

Le 6 septembre 2017, l'île basculait en une matinée. Un ouragan de catégorie 5, des vents dépassant 350 km/h, 95 % du bâti endommagé. Onze morts dans la partie française, sept disparus et plus de 250 blessés. Des quartiers entiers réduits à des carcasses.

Ce jour-là, la France a découvert qu'un morceau de sa République pouvait être effacé avant midi.

Neuf ans plus tard, celui qui débarque à Grand-Case retrouve le décor d'avant. La végétation a repris ses droits, les plages sont pleines, les terrasses tournent. Rien, au premier regard, ne rappelle le champ de ruines.

Le vrai sujet n'est plus la catastrophe. Il est dans ce que l'île a fait de ses neuf années.

Le privé a tenu ses promesses, et les chiffres le prouvent

Commençons par ce qui marche, puisque cela se dit trop peu.

Saint-Martin ne se relève pas : elle explose. Selon la Caribbean Hotel and Tourism Association, la plus petite île binationale du monde a enregistré une hausse de 18 % des arrivées touristiques entre avril 2025 et mars 2026, l'une des meilleures performances de toute la Caraïbe. Au premier trimestre 2026, les arrivées aériennes ont bondi de 23 % sur un an. En 2025, plus de 800 000 touristes en séjour et 1,6 million de croisiéristes ont foulé l'île, avec une saison qui déborde désormais largement des mois d'hiver.

Voilà pour ceux qui prédisaient, en 2017, l'abandon pur et simple du territoire.

L'investissement privé n'a pas attendu les circulaires. En 2025, l'ancien Beach Hôtel a rouvert sous le nom de Whimsy Hotel & Spa : 165 chambres, dont 40 suites, 32 millions d'euros, et le premier établissement MGallery Collection d'Accor sur l'île. Dans le sillage, 3 500 chambres sont en cours de lancement entre créations et extensions.

La croisière haut de gamme suit la même pente. Le port de Galisbay a fait le choix inverse de la partie néerlandaise et de ses paquebots géants : moins de volume, plus de valeur. Dix-huit escales une année, vingt-neuf programmées la suivante, et l'Orient Express of the Sea du groupe LVMH attendu à quai. La demande est telle qu'une extension du port devient nécessaire.

Il faut ajouter à cela une clarification que l'île attendait depuis des décennies. Ratifié en juillet 2026, l'accord frontalier entre la France et les Pays-Bas règle enfin la question d'Oyster Pond, pôle touristique dont le développement était gelé par l'incertitude territoriale.

Des entrepreneurs, des hôteliers, des armateurs. Pas un plan quinquennal.

Cent soixante-dix-sept millions qui dorment

Et puis il y a l'autre Saint-Martin.

Celle des écoles jamais rebâties, des digues de protection contre la submersion marine restées à l'état de projet, des réseaux d'eau qui tiennent avec des rustines. Neuf ans après, ces chantiers-là n'ont pas bougé.

On aurait pu invoquer les excuses habituelles : l'insularité, l'éloignement, la lenteur de Paris, le manque de moyens. Le verdict de la chambre territoriale des comptes balaie tout cela d'un revers de main.

L'argent est là. Cent soixante-dix-sept millions d'euros dorment toujours dans les caisses de l'État, huit ans après la catastrophe. La collectivité dispose des financements ; ce qui lui manque, ce sont les équipes d'ingénierie capables de monter les dossiers et de les exécuter. Le rapport conclut que la collectivité territoriale n'a pas achevé sa reconstruction et ne maîtrise toujours pas l'ensemble des compétences que lui a transférées la réforme institutionnelle de 2007.

Autrement dit : le nerf de la guerre n'était pas financier. Il était administratif.

La démonstration est d'autant plus cruelle qu'elle a un témoin de contrôle à quinze kilomètres. Saint-Barthélemy, frappée par le même ouragan, le même jour, a pratiquement bouclé sa reconstruction. La différence tient à l'administration, pas au chéquier.

Voilà une vérité qu'on préfère généralement ne pas dire tout haut quand on parle d'Outre-mer. Elle mérite pourtant d'être posée sans détour : à ressources comparables et à catastrophe identique, deux collectivités ont produit deux résultats opposés. La responsabilité se situe là où la compétence a été transférée.

Le prix se paye en logement. Des familles vivent encore dans des habitations précaires ou provisoires, et le marché du travail local manque cruellement de main-d'œuvre qualifiée pour tenir la cadence des chantiers. À quelques kilomètres des suites avec vue mer, ce contraste est le seul scandale véritable de ce dossier.

Il faudra aussi qu'on parle de prévoyance. Six habitants sur dix n'étaient pas assurés au moment d'Irma. Pour ceux-là, aucun chèque, aucune indemnisation : les associations humanitaires ont fait le travail. Dans un territoire posé en plein couloir cyclonique, assurer son toit n'est pas un luxe de propriétaire aisé. C'est une condition de survie. Certains hôteliers, eux, ont compris la leçon : l'un d'eux a fait bâtir un abri anticyclonique pour 150 personnes, en autonomie complète pendant trois jours.

Reste l'essentiel, et il est têtu. Une île française rayée de la carte en 2017 affiche aujourd'hui l'une des plus fortes croissances touristiques de la Caraïbe. Ses habitants, trentaine de nationalités confondues, ont rebâti avant même que les aides ne soient pleinement débloquées.

Saint-Martin n'a jamais eu besoin qu'on la plaigne. Elle a besoin qu'on débloque ses dossiers.

(Crédit photo : Lionel CHAMOISEAU / AFP)