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Au delà du récif

Le français n'est pas menacé. Il est mal défendu

6 septembre 2026 à 10:00
5 min de lecture
Le français n'est pas menacé. Il est mal défendu

Résumé IA

La Cour des comptes publie le 31 août 2026 un rapport critique sur la francophonie, pointant un déficit d'évaluation malgré 2,16 milliards d'euros dépensés par an. L'AEFE reste loin de son objectif de 700 000 élèves, et la Cour recommande notamment de fixer des cibles réalistes et de créer un observatoire de la désinformation.

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Deux milliards d'euros par an. Et une langue qui recule là même où la France prétend la défendre.
Le 31 août 2026, la Cour des comptes a rendu son verdict sur la francophonie : poli, technique, et sans appel.

Une machine qui tourne, une boussole qui manque

Entre 345 et 396 millions de francophones dans le monde en 2026, selon les sources retenues. Le chiffre a de quoi flatter. Il masque une réalité plus rugueuse, que la Cour des comptes a mise noir sur blanc dans un rapport publié le 31 août 2026.

La France dépense 2,16 milliards d'euros par an pour entretenir et développer l'usage du français à l'étranger. C'était le montant pour 2024. Une enveloppe en hausse de 6,2 % depuis 2018. Plus d'argent, donc. Mais pour quel rendement ?

La Cour ne tranche pas dans le vide : elle constate d'abord qu'elle ne peut pas trancher. L'enseignement du français et en français à l'étranger n'est pas suffisamment évalué, faute de données disponibles. Voilà le premier scandale, et il est administratif. On finance un réseau mondial depuis des décennies sans savoir précisément ce qu'il produit.

Les instituts français et les Alliances françaises forment l'ossature de ce dispositif. Leur situation ? Le nombre d'apprenants et d'heures de cours n'a toujours pas retrouvé son niveau d'avant la crise sanitaire. Cinq ans après. On parle d'un outil d'influence, pas d'un club de loisirs.

L'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, l'AEFE, offre l'illustration la plus nette du décalage entre le discours et les faits. Ses établissements homologués accueillaient 402 000 élèves à la rentrée 2025. En 2018, le président de la République avait fixé un cap clair : 700 000 élèves d'ici 2030. Il reste quatre ans. Il manque près de 300 000 élèves.

Et pendant ce temps, la situation financière de l'AEFE se dégrade tandis que les effectifs progressent lentement. Un objectif proclamé sans les moyens de l'atteindre n'est pas une ambition. C'est une figure de style.

Dans le supérieur, le brouillard est comparable. Les filières francophones à l'étranger sont mal connues, la coopération universitaire reste peu structurée. Là où l'on devrait former les élites étrangères de demain à penser en français, on avance sans carte.

Numérique, médias, information : la bataille des contenus

Le second front est celui des écrans. Là, le constat de la Cour est plus nuancé, et c'est déjà un progrès.

Le soutien public aux contenus numériques francophones concourt réellement à l'attractivité du français. Les outils d'apprentissage en ligne, les plateformes publiques, les productions de l'Institut français, de France Médias Monde et de TV5 Monde facilitent l'acquisition de la langue. Ces médias publics francophones remplissent aussi une autre mission, devenue stratégique : diffuser une information fiable et pluraliste dans des régions du monde où elle se raréfie.

Mais le résultat reste inégal, et pour deux raisons que la Cour identifie sans détour.

D'abord, les inégalités d'accès aux équipements et à une connexion de qualité persistent. Une plateforme d'apprentissage n'existe pas pour celui qui ne peut pas l'ouvrir.

Ensuite, la visibilité des productions francophones est fragilisée dans un environnement numérique saturé. C'est le point aveugle de toute la politique culturelle française : produire ne suffit plus, il faut être vu. La qualité ne s'impose pas d'elle-même dans un espace où l'attention est la seule monnaie.

D'où la recommandation, très concrète, de créer un observatoire francophone de la désinformation. On ne défend pas une langue en la protégeant des autres. On la défend en occupant le terrain où l'information se joue.

Le français, langue d'affaires, pas langue de plainte

Vient enfin le sujet que l'on préfère traiter par la lamentation : le recul du français comme langue de travail.

Le diagnostic est connu, la Cour le confirme. Dans les institutions internationales, l'anglais domine, et le décalage entre le statut officiel du français et son usage quotidien s'accroît. La France défend le multilinguisme, mais le suivi de ses actions n'est pas assuré. Autrement dit : on plaide, on ne mesure pas.

Faut-il pour autant sortir le mouchoir ? Certainement pas. Les chiffres racontent autre chose que le déclin.

Les États et gouvernements membres de l'Organisation internationale de la francophonie, c'est 1,2 milliard d'individus. C'est 16,5 % du produit intérieur brut mondial. C'est 20 % du commerce mondial de marchandises. Ces données ne sortent pas d'une plaquette de promotion : elles figurent dans le rapport de la Cour des comptes.

Un ensemble de cette taille ne se défend pas comme un patrimoine menacé. Il se valorise comme un marché, un réseau, un avantage compétitif.

C'est exactement la logique que retient la Cour. Le français constitue un levier de développement pour la vie des affaires et l'activité des entreprises. Il peut favoriser l'employabilité à une condition, et elle est décisive : que son apprentissage réponde à des besoins concrets, appréciés localement.

On n'apprend pas une langue par affection pour son pays d'origine. On l'apprend parce qu'elle ouvre un emploi, un contrat, un diplôme, une carrière. Le reste est de la nostalgie.

Les préconisations de la Cour découlent de ce raisonnement, et elles ont le mérite de la sobriété. Assigner à l'AEFE un objectif réaliste en termes d'effectifs, c'est-à-dire renoncer aux chiffres ronds annoncés en tribune. Cartographier les enseignements universitaires francophones à l'étranger et bâtir une stratégie assortie de cibles géographiques et disciplinaires. Constituer une base de données sur l'enseignement du français, pour cesser de piloter à l'aveugle. Élaborer des indicateurs de suivi pour les initiatives françaises. Et développer le français sur objectifs spécifiques, axé sur des usages professionnels et adapté aux contextes régionaux.

Rien d'idéologique là-dedans. De la méthode.

Reste la question que le rapport pose en creux, et qui vaut bien au-delà de la francophonie. La France sait dépenser. Elle sait annoncer. Sait-elle encore vérifier ce que produisent ses annonces ?

2,16 milliards d'euros méritent une réponse.

(Crédit photo : Amaury Cornu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)