Le dernier matin de Roc Agel

Résumé IA
Le 13 septembre 1982, Grace Kelly perd le contrôle de sa voiture sur la route reliant Monaco à La Turbie, en compagnie de sa fille Stéphanie, et décède le lendemain. L'accident, d'abord suivi d'une rumeur infamante, est finalement élucidé : la princesse est victime d'un malaise au volant, selon les témoignages et l'enquête.
Elle avait quitté Hollywood pour un Rocher, et le monde entier lui en avait su gré.
Quarante-quatre ans après, la route qui descend de Roc Agel n'a pas changé. Le récit du 13 septembre 1982, lui, a mis des années à se libérer d'une rumeur infâme.
Une décapotable bleue, et vingt-sept ans d'avance
Cheveux au vent, mains gantées, regard sûr. Grace Kelly avale les épingles à cheveux de la corniche au volant d'une décapotable bleue, pendant qu'à sa droite Cary Grant serre les dents sans rien dire.
La scène est signée Alfred Hitchcock. Elle date de 1955 et s'appelle La Main au collet. Personne, alors, n'y voit autre chose qu'un morceau de cinéma virtuose tourné au-dessus de la Méditerranée.
Vingt-sept ans plus tard, presque au même endroit, la fiction se retourne contre celle qui l'avait incarnée. Le 13 septembre 1982, sur la Départementale 37 qui relie Monaco à La Turbie, la princesse de Monaco perd le contrôle de sa voiture. Elle mourra le lendemain soir.
Ce matin-là, rien ne distingue pourtant le programme d'une routine familiale. Grace et sa fille Stéphanie, dix-sept ans, quittent Roc Agel, la propriété des Grimaldi perchée sur les hauteurs, en territoire français. La jeune fille est attendue à Paris : un stage dans les ateliers Dior, auprès de Marc Bohan, fidèle ami de la princesse et couturier d'une maison dont elle n'a jamais caché qu'elle l'aimait.
Les robes de haute couture encombrent la banquette arrière de la Rover 3500S V8. Il n'y a plus de place pour le chauffeur. Grace le renvoie et prend elle-même le volant. Un geste sans importance. Un geste décisif.
Quarante mètres plus bas
La voiture dévie. Brutalement, sans explication visible.
La Rover quitte la chaussée, bascule dans le vide et s'écrase quarante mètres en contrebas, sur le parking d'une villa alors louée par Bruno Bellone, jeune footballeur de l'AS Monaco.
Stéphanie racontera plus tard, dans le documentaire Elle s'appelait Grace Kelly, avoir tiré le frein à main. Elle sait aujourd'hui que cela n'arrête pas une voiture. Elle a fait, dit-elle, ce qu'elle croyait pouvoir faire. On ne demande pas mieux à une adolescente de dix-sept ans précipitée dans le vide.
Le fracas est assourdissant. De la fumée sort de ce qui n'est déjà plus qu'une carcasse. Le visage de la jeune fille est en sang : on lui découvrira plusieurs fractures cervicales, des côtes et une clavicule brisées.
Elle hurle que sa mère est morte. Sa mère ne l'est pas encore. Projetée sur la banquette arrière, Grace est transportée au Centre Hospitalier Princesse Grace. Diagnostic : hémorragie cérébrale importante. Coma. Puis mort cérébrale.
Ses derniers mots à sa fille tiennent en deux syllabes anglaises : « I'm sorry ».
La princesse s'éteint le 14 septembre au soir, à cinquante-deux ans. Les médecins avancent l'hypothèse d'un accident vasculaire cérébral survenu au volant. Quelques jours plus tôt, elle s'était plainte de fortes migraines. Aucune certitude n'a jamais été établie au-delà de cela, et il serait indécent d'en inventer.
Le 16 septembre, France Soir publie en une la dépouille de Grace, visage apaisé, et titre : « Grace, si belle dans la mort ». Une époque, un journalisme, un rapport au deuil que l'on n'imagine plus.
Les obsèques ont lieu deux jours plus tard dans la cathédrale de Monaco, retransmises à la télévision. Cary Grant, Frank Sinatra, la princesse Diana. Et Rainier III, le visage défait, encadré de Caroline et Albert, vingt-cinq et vingt-quatre ans. Stéphanie, elle, est absente. On la soigne encore.
La rumeur, ou le second accident
C'est ici que le drame cesse d'être un drame pour devenir une affaire de mœurs médiatiques.
Une question circule, puis enfle : pourquoi l'adolescente est-elle sortie de l'habitacle côté conducteur, si elle voyageait côté passager ? Il n'en fallait pas davantage. On souffla, on suggéra, on accusa. Dans son édition du 17 septembre, Le Monde lui-même laissa filtrer le doute, comme l'a rappelé le journaliste Bertrand Tissier, auteur de la biographie Grace, la princesse déracinée.
Une gamine de dix-sept ans, le corps brisé, venait de perdre sa mère. On lui expliqua qu'elle l'avait tuée.
Elle-même a mis des mots sur cette double peine, rapportés en 2014 par Gérard Miller dans Monaco, le rocher était presque parfait : le sentiment de culpabilité, et ces regards autour d'elle semblant s'étonner qu'elle fût encore vivante.
L'enquête, la vraie, a tranché. Tissier a recueilli les conclusions de Roger Bencze, ancien capitaine et commandant de la compagnie de Menton, présent sur les lieux : la Rover s'était immobilisée sur le toit et son flanc droit était entièrement écrasé. Sortir par la portière droite était matériellement impossible. Un témoin, par ailleurs, a certifié avoir vu Grace au volant quelques minutes avant l'accident.
Les faits, donc. Ils étaient disponibles. Ils ont mis trente ans à couvrir le bruit.
En 2017, devant Graham Bensinger, Albert II évoquait le chemin parcouru par sa sœur : un souvenir très douloureux, celui d'avoir été dans cette voiture avec leur mère sans pouvoir l'en extraire. Une expérience traumatisante, disait-il, qui le serait pour n'importe qui.
Ce qui frappe, avec le recul, c'est ce que cette famille n'a pas fait. Pas de plainte publique, pas d'exploitation de la douleur, pas de procès en victimisation. On a serré les rangs autour d'un père dévasté, et l'on s'est tu. À l'heure où le moindre chagrin se monnaie en confidences et en indignation permanente, la leçon mérite d'être relevée.
Reste l'œuvre. Trois Hitchcock, Le crime était presque parfait, Fenêtre sur cour, La Main au collet, un Oscar en 1955 pour Une fille de la province de George Seaton, une rencontre avec Rainier au Festival de Cannes, et une carrière abandonnée au sommet pour un devoir d'État.
Son dernier film, Haute Société, sort en 1956. Dans la bande-annonce, Grace conduit une décapotable. Frank Sinatra lui demande où ils vont.
Elle répond : « Au cimetière. »
(Crédit photo : AKG-images/mondadori portfolio)



