Aller au contenu
0%
Tribune

Le symbole ne paie pas

14 septembre 2026 à 09:00
5 min de lecture
Le symbole ne paie pas

Résumé IA

Le MNIS propose de réduire de 10 % les indemnités des élus et de 25 % les frais de mission, une mesure qui rapporterait environ 100 millions de francs CFP par an. Ses adversaires ne contestent pas ce chiffre, mais soulignent qu'il reste négligeable face à un budget du Pays comptant des dizaines de milliards et une dette sociale abyssale.

Aa

Tout le monde en parle. Presque personne ne chiffre.
Voici ce que rapporterait réellement la mesure agitée par le MNIS et pourquoi elle ne réglera rien.

Cent millions, et le mur reste entier

Il y a des propositions qu'on n'a même plus besoin de lire pour savoir ce qu'elles contiennent. Celle-ci en fait partie.

Raboter les indemnités des élus. L'idée revient à chaque secousse budgétaire, portée tantôt par les uns, tantôt par les autres, avec la même assurance tranquille : ceux qui décident doivent payer les premiers. Sur le fond, difficile de s'y opposer frontalement. L'exemplarité n'est pas un gros mot, et l'exaspération des Calédoniens devant le coût du personnel politique est parfaitement légitime après deux années de destruction économique.

Le MNIS, lui, a fait un pas que beaucoup évitent soigneusement. Il a mis un montant sur la table.

Mauvaise idée.

Reprenons son calcul tel qu'il le publie.

Selon la publication du MNIS, un effort mesuré, 10 % sur les indemnités, 25 % sur les frais de mission dégagerait, en ordre de grandeur, environ 100 millions de francs CFP par an. Le mouvement en détaille lui-même la décomposition : quelque 61 millions sur les indemnités des 76 conseillers provinciaux, calculées au plafond légal de 673 825 francs bruts mensuels ; une trentaine de millions prélevés sur les 120 millions annuels de frais de mission relevés par la Chambre territoriale des comptes ; et jusqu'à 20 millions récupérés par la contraction automatique du plafond des crédits alloués aux groupes d'élus, mécaniquement adossé aux indemnités.

Cent millions de francs, donc. Soit environ 838 000 euros.

Ce n'est pas un chiffre contesté par ses adversaires. C'est le sien.

Face à un budget du Pays qui se compte en dizaines de milliards, face à une dette sociale abyssale, face à un système de santé sous perfusion de l'État et à une filière nickel qu'il faut reconstruire à coups de milliards, la proportion parle d'elle-même. On ne comble pas un gouffre avec une pièce jaune.

Que la mesure soit défendable, personne ne le conteste sérieusement. Qu'elle soit présentée comme une réponse à la crise financière du Pays, c'est autre chose. C'est de la communication déguisée en gestion.

Et l'idée n'est même pas neuve. En août 2024 déjà, le groupe UC-FLNKS et Nationalistes déposait sur le bureau du Congrès un vœu demandant aux élus de participer à l'effort de reconstruction économique, au nom d'un signal d'exemplarité et d'un effort partagé. L'intergroupe Les Loyalistes s'y était alors déclaré favorable, sa cheffe de file au Congrès rappelant qu'une demande comparable avait déjà été formulée en séance publique. Deux ans plus tard, le thème ressort, à peine repeint.

Le mythe de l'élu bénévole

C'est là que la proposition glisse du raisonnable vers le démagogique.

Car la logique portée par le MNIS, poussée jusqu'à son terme, débouche sur une idée simple et redoutablement populaire : le mandat devrait relever de l'engagement, presque du bénévolat. Servir le Pays, pas en vivre.

Applaudissements garantis. Résultat garanti aussi.

Qui peut exercer un mandat sans rémunération décente ? Les rentiers. Les retraités. Ceux qui disposent d'un revenu ailleurs, ou d'une structure militante qui les entretient. Autrement dit, tout le monde sauf le salarié, l'artisan, le cadre du privé, l'infirmière ou le chef d'entreprise, exactement les profils dont nos institutions manquent le plus cruellement.

Payer mal, c'est recruter mal. Ce n'est pas une opinion de droite, c'est une règle de gestion que n'importe quel patron calédonien connaît par cœur.

L'avertissement a d'ailleurs déjà été formulé ici même. Le président de l'association des maires soulignait qu'en petite et moyenne commune, certains édiles gagnent déjà moins qu'ils ne gagneraient dans le privé ou dans l'administration, et qu'abaisser encore ces traitements ferait courir le risque de voir des profils incompétents prendre la tête des communes.

La fuite des meilleurs vers le privé n'est pas un fantasme. C'est la conséquence arithmétique d'un mandat qu'on rend financièrement absurde. On n'assainit pas la vie publique en la réservant à ceux qui n'ont rien d'autre à faire.

Sobriété, oui. Démagogie, non

Il faut donc trancher, clairement.

Oui à la sobriété institutionnelle. Oui à un effort réel, assumé, sur les indemnités et sur les frais. Oui, surtout, à ce que la Chambre territoriale des comptes a déjà mis sur la table : 120 millions de francs de frais de mission par an, un poste qui mérite un examen ligne à ligne plutôt qu'un coup de rabot médiatique.

Mais le vrai sujet n'est pas là, et tout le monde le sait.

Le vrai sujet, c'est le nombre de strates. Trois provinces, trente-trois communes, un gouvernement collégial, un Congrès, un Sénat coutumier, des dizaines d'établissements publics et de satellites pour moins de 300 000 habitants. Le vrai sujet, ce sont les doublons de compétences, les cabinets, les structures qui se superposent, les politiques publiques financées deux fois.

Là se trouvent les milliards. Pas dans la feuille de paie de 76 conseillers provinciaux.

La mesure du MNIS fera-t-elle bouger les lignes ? Non. Sera-t-elle la réforme que les Calédoniens attendent en priorité ? Certainement pas. Ils attendent une école qui fonctionne, des soins accessibles, une usine qui redémarre, une sécurité rétablie, un emploi qui revienne. Pas un communiqué de vertu.

Il restera donc ce qu'il est : un geste cosmétique, efficace en tribune, négligeable en trésorerie.

Et si l'exemplarité doit vraiment devenir une méthode de gouvernement, qu'elle commence par le courage de dire aux Calédoniens ce que coûte réellement l'architecture institutionnelle du Pays. Ce discours-là, personne ne l'a encore tenu.

Celui qui le tiendra n'aura pas besoin de parler d'indemnités.

(Crédit photo : Congrès de la Nouvelle-Calédonie)