La Calédonie paie, ils plaident

Résumé IA
Six militants indépendantistes kanak, dont Christian Tein, président du FLNKS, déposent plainte devant la Cour de justice de la République contre Gabriel Attal et trois anciens ministres pour des motifs « exclusivement politiques ». Cette plainte intervient après le non-lieu général ordonné par les juges en 2026 dans l'enquête sur les émeutes de 2024.
Deux ans que la Calédonie ramasse les morceaux. Deux ans que personne, en face, n'a prononcé le mot « pardon ».
Et aujourd'hui, ce sont les mis en examen d'hier qui se portent plaignants.
Le grand renversement
Le 31 août, six militants indépendantistes kanak ont déposé devant la Cour de justice de la République une plainte de seize pages. Elle vise Gabriel Attal, Premier ministre au moment des faits, ainsi que Gérald Darmanin, Éric Dupond-Moretti et Sébastien Lecornu, alors respectivement ministres de l'Intérieur, de la Justice et des Armées. Les qualifications réclamées sont lourdes : actes arbitraires attentatoires à la liberté individuelle, abus d'autorité aggravé, association de malfaiteurs en vue de la préparation de ces infractions.
Parmi les plaignants, Christian Tein, président du FLNKS. Avec lui, Frédérique Muliava, Dimitri Qenegei, Guillaume Vama, Erwan Waetheane et Brenda Wanabo.
Neuf avocats. Une révélation orchestrée par Mediapart. Une dépêche AFP le lendemain. La séquence est propre, professionnelle, parfaitement calibrée.
Leur thèse tient en une phrase : l'opération aurait été décidée « pour des motifs de nature exclusivement politique et non pas judiciaire », afin de « neutraliser les leaders indépendantistes kanak ». Leur conseil, Me François Saint-Pierre, annonce la couleur : « Si les faits que nous dénonçons sont avérés et nous en avons des preuves c'est une affaire d'État. »
Une affaire d'État.
Le mot est lâché, et il est révélateur. Car pendant que l'on instruit ainsi le procès de la République, personne ne demande l'ouverture d'une affaire d'État sur les 800 entreprises détruites, sur les familles ruinées, sur les quartiers de Ducos réduits en carcasses. Ceux-là n'ont pas neuf avocats. Ils ont des relevés d'assurance et des lettres de licenciement.
Rappelons les faits bruts, puisqu'ils sont vérifiables. Le 19 juin 2024, les dirigeants de la CCAT sont interpellés. Le 22, onze militants sont mis en examen. Sept sont transférés par avion militaire vers l'Hexagone et répartis dans sept prisons.
Les charges retenues à l'époque : complicité de meurtre, vol en bande organisée avec arme, destruction en bande organisée par un moyen dangereux pour les personnes, participation à une association de malfaiteurs.
Le 5 juin 2026, les juges d'instruction parisiens ont ordonné un non-lieu général, estimant qu'« il ne résulte pas de l'information judiciaire de charges suffisantes ». Le parquet de Paris a immédiatement fait appel, et la procédure n'est donc pas close.
Le pénal a parlé, provisoirement. Il reste le politique. Et le politique, lui, n'a pas de prescription.
La facture, elle, n'a pas été classée
Il y a une comptabilité que nulle ordonnance ne peut effacer.
Les dégâts sont estimés à plus de deux milliards d'euros, soit près de 20 % du PIB calédonien. Deux cent quarante milliards de francs CFP dans l'estimation courante ; deux cent soixante-cinq milliards dans la première évaluation gouvernementale. Vingt pour cent d'un pays parti en fumée en quelques semaines.
L'emploi ? Moins de 55 000 postes fin 2025. Environ 13 000 de moins qu'en 2023. Treize mille destins. Treize mille foyers.
L'IEOM, dans sa note du 11 juin, observe enfin les premiers signes d'une reprise progressive : le climat des affaires se rapproche de sa moyenne historique, les ménages reconsomment. Mais l'économie reste très loin de son niveau d'avant-crise, et le BTP demeure particulièrement déprimé, avec des ventes de ciment au plus bas.
Traduction : on ne s'enfonce plus. On ne remonte pas encore.
Et pendant ce temps, une collectivité sui generis, dotée de compétences qu'elle a réclamées puis obtenues, doit aller à Paris solliciter les moyens de les exercer. Voilà l'ironie la plus amère de cette histoire. Ceux qui dénoncent la tutelle coloniale ont produit, par leurs choix, la dépendance financière la plus totale que ce territoire ait connue depuis les Accords.
L'autonomie sans les recettes, ce n'est pas l'émancipation. C'est la mendicité institutionnalisée.
Les Calédoniens ont de la mémoire
On voudrait nous faire croire que le 13 mai 2024 fut un accident. Une colère spontanée. Un débordement que personne n'avait vu venir.
C'est faux, et les acteurs eux-mêmes l'établissent.
La CCAT n'est pas née d'un souffle populaire : elle a été créée en novembre 2023, structurée, dotée d'un maillage de terrain, avec un objectif de mobilisation assumé et revendiqué. L'accusation soutenait que les émeutes avaient été méthodiquement organisées, avec des référents de quartier chargés de canaliser l'action des jeunes des quartiers populaires. Les juges n'ont pas retenu de charges suffisantes. Ils n'ont pas pour autant effacé l'architecture politique de cette mobilisation, ni les discours qui l'ont accompagnée.
Et c'est là que la mémoire calédonienne devient têtue.
Elle se souvient des appels à la mobilisation générale. Elle se souvient d'une jeunesse kanak envoyée sur les barrages, celle-là même qui paie aujourd'hui le prix fort, casier judiciaire, chômage, avenir bouché. Cette jeunesse-là n'a pas déposé plainte devant la CJR. Elle n'a pas eu droit à une dépêche AFP. Personne ne réclame pour elle une affaire d'État.
Les plaignants s'appuient notamment sur une réunion de crise filmée en mai 2024. Soit. Que l'on regarde ces images. Toutes les images. Y compris celles de mai, celles des quartiers en flammes, celles des gendarmes tombés.
Voilà ce que les Calédoniens attendaient depuis deux ans : non pas une procédure, mais une parole. Un mot de responsabilité. Une reconnaissance, même minimale, de ce que la stratégie insurrectionnelle a coûté à tout le monde Kanak compris, et Kanak d'abord.
Ce mot n'est jamais venu.
À la place : le contentieux. La victimisation érigée en méthode, la République utilisée comme instrument contre elle-même, l'inversion permanente de l'accusé et de l'accusateur.
C'est habile. Ce n'est pas honorable.
Le FLNKS peut multiplier les recours, saisir toutes les juridictions que la République met à sa disposition, transformer chaque étape procédurale en victoire de communication. Il ne rebâtira pas une seule entreprise de Ducos. Il ne rendra pas un seul emploi.
Ici, on ne juge pas les hommes. On juge une stratégie et le bilan d'une stratégie ne se plaide pas devant une cour. Il se lit dans les chiffres du chômage et dans les tôles calcinées qu'on n'a pas fini de déblayer.
Les Calédoniens, eux, ont rendu leur verdict depuis longtemps. Il est sans appel, et aucune commission des requêtes ne le cassera.



