Le jour où Nouméa a dit non à Vichy

Résumé IA
Le 19 septembre 1940, à Nouméa, la foule contraint le gouverneur intérimaire Denis à démissionner après deux jours de tension. Henri Sautot débarque et prend le contrôle de la colonie au nom du général de Gaulle, acclamé par la population. François Pere, arrêté pour avoir réclamé un référendum, est libéré, marquant le ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France libre.
19 septembre 1940
Le récit qui suit est celui qu'en a fait, quelques semaines plus tard, un magazine australien de Sydney. Pacific Islands Monthly envoie ses journalistes à Nouméa à l'été 1940, et publie en octobre puis en décembre le compte rendu, heure par heure, de cinq jours qui ont fait basculer la Nouvelle-Calédonie. C'est ce récit, contemporain des faits et favorable à de Gaulle, que nous restituons ici.
Le contexte
En juin 1940, la France capitule. Les colonies du Pacifique dépendent désormais d'un gouvernement installé à Vichy. Le gouverneur en poste, Maurice Pellicier, démissionne début août et quitte Nouméa le 4 septembre par hydravion de la Pan American, en route pour les États-Unis puis l'Europe. Il n'occupait le poste que depuis dix mois. Par décret spécial de Vichy daté du 28 août, le colonel Denis, commandant de la garnison, est nommé gouverneur par intérim.
Selon Pacific Islands Monthly, 95% des 15 000 Européens de Nouvelle-Calédonie sont acquis à de Gaulle. Les hauts fonctionnaires, eux, restent fidèles au gouvernement de Vichy.
Fin août, la tension monte
Le 30 août à midi, le haut-commissaire britannique pour le Pacifique occidental, Sir Harry Luke, arrive à Nouméa à bord du patrouilleur fidjien Viti, accompagné de R. D. Blandy, commissaire-résident britannique aux Nouvelles-Hébrides. Des conférences se tiennent avec Pellicier sortant, Denis entrant, et plusieurs responsables français. Les Britanniques repartent le lendemain à 15 heures, pour Port-Vila puis Suva.
À leur arrivée, la population de Nouméa s'était rassemblée spontanément sur le quai, en faveur de de Gaulle et contre Pétain. Un ordre venu de Vichy prévoyait à cette époque que les productions de la colonie soient vendues au Japon.
Un comité gaulliste de quinze membres se constitue, sous la direction de Michel Vergès. Des émissaires partent au loin, dans la brousse, inviter fermiers, planteurs et mineurs à descendre sur Nouméa.
Le comité exige un référendum : la colonie est-elle pour ou contre de Gaulle ? Denis refuse sèchement, et instaure la censure.
François Pere, manchot et insoumis
François Pere, 55 ans, manchot, meneur de l'agitation pour le référendum, est arrêté par des gendarmes et emmené à bord de la canonnière Dumont d'Urville, commandée par Toussaint de Quievrecourt, décrit par le magazine comme un aristocrate royaliste originaire de La Réunion. Des citoyens indignés réclament en vain sa libération sur le quai.
Face à l'officier qui l'interroge, Pere aurait répondu, selon le récit du magazine : "Le commandant m'a demandé si je voulais passer sous les Anglais. J'ai répondu que je n'avais pas peur de cela, que je préférais être anglais que macaroni. C'est la France de Vichy qui a déserté l'Angleterre, et non l'Angleterre qui a déserté la France."
Mercredi 18 septembre
La situation se dégrade. Denis exerce des pouvoirs dictatoriaux. Des hommes descendent de la brousse vers Nouméa. Le gouverneur fait installer des barricades sur les routes et fait mouiller la canonnière au quai. Il proclame la loi martiale, met en alerte tirailleurs de la Pacifique et marins, place des gardes sur les routes, instaure des patrouilles. Cinémas et bars ferment. Le contrôle de la ville passe de la police civile aux militaires.
Le soir, une patrouille de marins de la canonnière traverse la ville. Le magazine la qualifie d'erreur impardonnable, parce qu'elle associe dans l'esprit des habitants les tirailleurs de la Pacifique, bons soldats et populaires, aux marins de la canonnière, nettement moins appréciés.
Un enseigne de vaisseau, la main sur son revolver, crie : "Au nom de la loi, je vous ordonne de vous disperser." Personne n'obéit. On lui dit poliment de partir. La patrouille est encerclée, submergée par la foule, se regroupe et se dégage difficilement : des jeunes Calédoniens vont jusqu'à se lier les bras avec les tirailleurs, et les aident à porter leurs fusils. Il devient évident qu'aucun tirailleur n'obéirait à un ordre de tirer sur un concitoyen.
La foule gagne le quai. La canonnière braque un projecteur hostile, les lances à incendie et les armes semblent prêtes. Des pierres volent. La patrouille embarque à 22 heures, renforcée par vingt à trente marins. Des salves éclatent, des cris de "Vive de Gaulle" suivent des ruées soudaines d'hommes armés. Un vieux marin décharge son fusil en l'air. Une ou deux personnes sont blessées, légèrement. La ville se couche en attendant le lendemain.
Jeudi 19 septembre
Au matin, des centaines d'hommes descendent de la brousse, pleins de combativité, après avoir laissé leurs armes en chemin, aux entrées de la ville gardées par les militaires. La foule passe du monument aux morts à l'hôtel de ville de Nouméa. Des drapeaux à croix de Lorraine se hissent partout.
Une délégation exige la démission de Denis en faveur d'Henri Sautot, alors au large de la rade, à bord d'un navire norvégien qui l'a amené des Nouvelles-Hébrides. Denis avait promis, la veille, de faire arrêter Sautot. Il le laisse débarquer sans être inquiété.
Vers midi, Sautot débarque. Peu avant, Pere est libéré du navire de guerre. Sautot est accueilli par le commandant par intérim des troupes et par les membres du comité gaulliste, Vergès, Prinet, Rabot, Pognon et d'autres, qui lui demandent d'arranger les choses avec Denis conformément à la volonté du peuple.
Sautot marche à pied jusqu'au gouvernorat, en tête d'une foule immense chantant la Marseillaise. Le magazine décrit une procession triomphale.
Vers 13 heures, du balcon du gouvernorat, Sautot annonce que Denis a démissionné et qu'il a pris le contrôle. La foule a gagné. Dans son allocution, il déclare que l'Empire français doit sauver la mère patrie écrasée sous le talon allemand, et que le seul moyen est de se rallier au grand patriote de Gaulle, que l'histoire future appellera, dit-il, le libérateur.
Le drapeau à croix de Lorraine est hissé sur le gouvernorat. À 14 heures, le nouveau gouverneur prend officiellement ses fonctions. Les journalistes australiens présents, dont l'un avait été menacé d'expulsion par Denis la semaine précédente, peuvent enfin câbler leurs dépêches.
Le soir, Denis et sa famille partent pour La Foa sous garde civile, tandis qu'une autre garde veille sur la maison du gouverneur. Les chefs de service décident de rester en poste. Les six cents hommes venus de la brousse rentrent chez eux, satisfaits du rôle qu'ils ont joué.
Mardi 24 septembre, la suite immédiate
C'est le 87e anniversaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France. L'occasion est marquée, écrit le magazine, par une démonstration enthousiaste pour la France libre, à laquelle participe pratiquement toute la population, y compris des hommes venus des districts extérieurs.
Sautot dépose une gerbe au monument aux morts, puis prend le salut lors d'un grand défilé. Dans son discours, il déclare que rien n'indique que l'Australie ait des visées sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Un dirigeant du mouvement gaulliste ajoute que personne ne souffrira de la décision de la colonie de suivre de Gaulle, et qu'il est plus certain que jamais que la France renaîtra.
C'est ce jour-là qu'est prise la photographie publiée en décembre 1940, montrant trois drapeaux à croix de Lorraine flottant à Nouméa, Sautot au centre de l'image.
Les suites
Quelques jours plus tard, des officiers récalcitrants et leurs familles sont embarqués sur un navire marchand à destination de l'Indochine. Mais l'équipage, gaulliste, souhaite plutôt gagner Sydney. Pour sauver la face du commandant, on annonce officiellement le départ du Dumont d'Urville pour l'Indochine. Un incident survient à bord quand des soldats rassemblés sur le quai crient "Vive de Gaulle" et entonnent la Marseillaise. Des marins reprennent le chant ; l'un d'eux lance à son tour le cri de ralliement.
Le 26 septembre, Canberra reçoit officiellement le rapport : le petit groupe de hauts fonctionnaires français qui avaient tenté de tenir la Nouvelle-Calédonie pour Vichy a été rassemblé à bord du Dumont d'Urville, à Nouméa, et autorisé à partir pour l'Indochine.
Selon le magazine, 1 200 Français libres de Nouvelle-Calédonie souhaitent alors rejoindre les forces du général de Gaulle, et beaucoup, à défaut, veulent former une unité de l'armée australienne.
En décembre 1940, Pacific Islands Monthly rectifie un point sur lequel la presse internationale s'était trompée : le drapeau à croix de Lorraine n'a pas été hissé pour la première fois en Afrique occidentale, mais vers le 20 juillet 1940, à Port-Vila, aux Nouvelles-Hébrides, quand Henri Sautot, alors commissaire-résident, s'était déclaré le premier pour de Gaulle.
19 septembre 1940
Le comité gaulliste avait demandé un référendum. Le gouverneur a refusé. L'homme qui le réclamait a été emprisonné à bord d'un navire de guerre.
La question a été tranchée dans la rue, en deux jours.



