« Bougez-vous le cul : vous n'êtes pas rentables »

Le 17 juin, l'intersyndicale de NC La 1ère - USTKE, SOENC, CFDT, SNJ, COGETRA - a diffusé un tract sans détour : « Management toxique à NC1ère ». Surcharge, épuisement, invectives rapportées de la bouche de l'encadrement. Derrière la vitrine du service public audiovisuel calédonien, c'est l'une des structures les mieux financées du territoire qui est mise en cause par ses propres salariés.
« Bougez-vous le cul »
Le 4 juin 2026, à l'issue d'un CHSCT extraordinaire, la direction de NC1ère a annoncé le lancement d'un audit sur le climat social de la station. Cette décision intervient après des mois d'alertes des représentants du personnel, relayées par le médecin du travail et par l'inspection du travail - deux autorités extérieures à l'entreprise dont l'intervention signale, dans n'importe quelle organisation, un niveau de tension rarement anodin.
Le tract diffusé par l'intersyndicale le 17 juin ne s'embarrasse pas de circonlocutions. Il rapporte des propos prêtés à l'encadrement : « Bougez-vous le cul : vous n'êtes pas rentables », aurait déclaré le directeur des contenus de l'information. « Je t'ai à l'œil », aurait prévenu le directeur technique à des collaborateurs évoquant des avis d'experts non suivis. « Tu t'organises mal », aurait tranché la directrice éditoriale face à des employés qui évoquaient leur charge de travail.
Les conséquences décrites par le texte syndical : arrêts maladie, démotivation, tensions internes, souffrance au travail. L'intersyndicale précise que la pression touche « aussi certains managers, eux-mêmes soumis à une exigence accrue », et qui la répercutent à leur tour sur leurs équipes au sein de la succursale locale de France télévisions.
Un passif qui voyage
Le passage le plus embarrassant du tract concerne deux des managers visés, qui « ont un passif dans d'autres stations d'outre-mer ». L'intersyndicale en tire une conclusion sans détour : « Le pôle outre-mer ne peut ignorer leurs méthodes délétères. »
La question posée - implicitement mais clairement - est celle de la responsabilité hiérarchique au-delà de Nouméa : ces méthodes de management étaient-elles connues avant d'être déplacées d'une antenne du réseau à l'autre ?
L'intersyndicale rappelle également les tensions constatées lors de la couverture des dernières échéances électorales, où l'inspection du travail a dû intervenir pour faire respecter les temps de repos et les amplitudes horaires - des règles pourtant élémentaires du droit du travail, dans une rédaction chargée de couvrir un scrutin.
Une station parmi les mieux dotées de France
Le contexte budgétaire donne à ce dossier une dimension particulière.
Selon les données de la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC), établies dans le cadre des travaux préparatoires sur les conséquences institutionnelles d'un transfert de compétence audiovisuelle, données reprises et actualisées par Calédosphère en 2023, le budget annuel de NC1ère s'établissait à environ 3 milliards de francs CFP, dont 2,8 milliards de fonds publics, soit environ 23,3 millions d'euros. La station comptait alors 162 emplois équivalents temps plein.
À titre de comparaison, sur l'ensemble du paysage audiovisuel calédonien, deux télévisions et cinq radios locales, le poids économique cumulé atteignait environ 4 milliards de francs CFP par an, dont 3,43 milliards de fonds publics, soit 85 % de financement public. France Télévisions, à travers Nouvelle Calédonie 1ère, concentre ainsi à elle seule environ 75 % de l'ensemble des aides publiques versées aux médias du territoire, un budget dix à trente fois supérieur à celui de chacun de ses concurrents locaux.
La station calédonienne se distinguait en outre, selon les mêmes sources, par un coût significativement supérieur à celui de ses homologues du réseau Outre-mer 1ère, comme Réunion 1ère ou Polynésie 1ère.
De plus, ces chiffres datent d'une période antérieure à 2021 et n'intègrent pas l'inflation des années récentes ni les éventuelles réorganisations budgétaires intervenues depuis. Mais ils dessinent une réalité structurelle qui n'a, à ce jour, fait l'objet d'aucune actualisation publique contradictoire : NC1ère est l'une des structures médiatiques les plus richement dotées du territoire, sinon de l'ensemble du réseau ultramarin de France Télévisions.
Ce que l'audit devra trancher
C'est dans ce contexte que la situation décrite par l'intersyndicale prend tout son relief. Une station disposant de moyens financiers sans équivalent dans le paysage médiatique calédonien, et dont les salariés décrivent un climat de travail qualifié de toxique par leurs propres représentants.
L'intersyndicale pose des exigences précises sur l'audit lui-même : garanties d'indépendance, confidentialité des témoignages, restitution régulière de son avancée devant les instances représentatives du personnel, et surtout suivi concret des préconisations. La crainte, explicitement formulée, est qu'un audit serve d'amortisseur - qu'on l'invoque pour gagner du temps avant de l'enterrer.
Sur le fond, les organisations syndicales réclament une véritable prévention des risques psychosociaux, un management fondé sur le respect, l'écoute et la transparence, le respect des temps de repos et des accords collectifs, des effectifs adaptés aux missions, et un plan d'action assorti d'engagements précis.
« Cet audit ne doit pas être un simple constat. Il doit déboucher sur des mesures concrètes », conclut le tract intersyndical.
La question qui se pose désormais dépasse le seul climat interne de la station. Dans une entreprise financée à plus de 90 % par l'argent public, où chaque francs dépensé devrait en principe répondre à une exigence d'efficience du service rendu, le contraste entre l'ampleur des moyens alloués et la nature des dysfonctionnements décrits par les salariés eux-mêmes pose une question simple, et inconfortable : à quoi sert l'argent public quand il ne garantit ni la qualité du travail, ni celle des conditions dans lesquelles il s'exerce ?

