Province Nord : le fiasco Nord Avenir

Deux visions s’opposent : celle d’un développement économique piloté par le public, et celle d’une gestion rigoureuse des fonds des contribuables.
Et le dernier rapport vient brutalement rappeler que les intentions ne suffisent pas face aux réalités financières.
Un modèle économique fragilisé et jamais réellement évalué
Le constat est clair, documenté et sans détour. La chambre territoriale des comptes de Nouvelle-Calédonie pointe un modèle économique non viable, hérité en grande partie des activités de la SOFINOR, sans jamais avoir été véritablement évalué. Créée en 2014 pour diversifier l’économie de la province Nord, la société Nord Avenir s’est progressivement imposée comme un outil central d’intervention publique. Mais derrière cette ambition, les chiffres racontent une autre histoire.
Au 30 juin 2024, le groupe affiche près de 60 filiales et participations, un bilan consolidé de 10,7 milliards de francs CFP, et surtout un résultat net négatif de 500 millions de francs CFP. Une trajectoire préoccupante, qui n’est pas nouvelle. Déjà, lors des précédents contrôles de la SOFINOR, les magistrats financiers avaient alerté sur les limites structurelles du dispositif.
Plus grave encore, les objectifs assignés à Nord Avenir en matière de diversification économique et de densification du tissu local n’ont jamais fait l’objet d’une évaluation sérieuse. Aucun système d’information fiable ne permet aujourd’hui de mesurer l’impact réel de ces investissements sur l’économie calédonienne. Une lacune majeure quand il s’agit de gérer des fonds publics.
Un passif de 7 milliards et une dépendance aux fonds publics
Le cœur du problème est désormais connu : un passif de 7 milliards de francs CFP, que Nord Avenir tente d’apurer dans le cadre d’un plan de sauvegarde mis en place en mars 2022. Ce plan, validé par le tribunal mixte de commerce de Nouméa, repose sur une stratégie de cessions d’actifs, de rééquilibrage financier et de recentrage des activités.
Mais sur le terrain, la réalité est plus complexe. La crise du nickel, les conséquences du Covid-19, les émeutes de mai 2024 et les incertitudes institutionnelles ont considérablement freiné la mise en œuvre de ce plan. Si certaines cessions ont été réalisées en valeur, le calendrier global n’a pas été respecté.
Dans le même temps, la société continue de dépendre fortement de l’argent public. Entre 2020 et 2024, 2,5 milliards de francs CFP de financements publics ont été injectés, avec des risques de non-conformité au regard de la loi organique de 1999. Une situation qui interroge directement la rigueur de la gestion et le respect des règles de concurrence.
Autre point d’alerte : plusieurs sociétés du groupe sont en difficulté, certaines avec des capitaux propres négatifs, et un nombre significatif est concerné par des procédures collectives. À cela s’ajoutent des charges structurelles, comme la sous-occupation du centre d’affaires de Païamboué, qui pèse durablement sur les comptes.
Une gouvernance à revoir et une responsabilité politique engagée
Au-delà des chiffres, c’est bien la gouvernance qui est pointée du doigt. Nord Avenir reste un outil largement contrôlé par la puissance publique, avec un conseil d’administration dominé par la province Nord. Pourtant, aucune validation formelle du recentrage stratégique n’a été produite à ce jour.
La chambre insiste sur la nécessité de sécuriser juridiquement et financièrement les décisions, de prévenir les conflits d’intérêts et de respecter strictement le cadre de la loi organique. Elle recommande notamment de formaliser des règles d’investissement claires, d’instaurer un comité d’engagement et de mettre en place une évaluation régulière des performances.
Car le véritable enjeu est là : garantir que chaque franc public investi produise un effet réel sur l’économie. Aujourd’hui, cette démonstration n’est pas faite. Pire, la province Nord pourrait, dans certaines conditions, être amenée à combler le passif de Nord Avenir. Une éventualité qui n’est pas suffisamment documentée dans les comptes publics.
Au final, ce rapport pose une question de fond : jusqu’où l’intervention publique peut-elle se substituer au secteur privé sans mettre en danger l’équilibre financier ? La chambre appelle à une réflexion claire sur le partage des rôles entre acteurs publics et privés, et sur l’efficacité réelle des politiques de développement économique.
Dans un contexte où les finances calédoniennes sont déjà sous tension, la priorité semble évidente : remettre de la transparence, de la responsabilité et de la performance au cœur de l’action publique. Sans cela, les ambitions affichées risquent de continuer à se heurter à une réalité budgétaire de plus en plus difficile à ignorer.
(Crédit photo : Nord Avenir SAEML)

