Nord Avenir : la mauvaise gestion des uns se paie avec l'argent des autres

Après l'article de ce matin consacré au rapport de la chambre territoriale des comptes sur Nord Avenir, il faut aller au bout du raisonnement. Car ce document n'est pas qu'une affaire de comptables. Il pose une question que plus personne, en Nouvelle-Calédonie, ne peut esquiver : qui paie, au juste, pour les échecs de la province Nord ?
Deux visions s'opposent depuis des décennies sur ce territoire. Celle d'un développement économique piloté par la puissance publique, dont Nord Avenir est l'incarnation la plus aboutie. Et celle d'une gestion rigoureuse des fonds des contribuables, qui exige que chaque franc engagé produise un résultat mesurable. Le rapport de la chambre vient de trancher ce débat avec des chiffres.
Quand on a la main, il faut des résultats
Rappelons les faits, tels que les magistrats financiers les documentent. Près de 60 filiales et participations. Un résultat net négatif de 500 millions de francs. Un passif de 7 milliards, placé sous plan de sauvegarde depuis mars 2022. Et 2,5 milliards de financements publics injectés entre 2020 et 2024, avec des risques de non-conformité à la loi organique. Le tout sans qu'aucune évaluation sérieuse de l'impact de ces investissements n'ait jamais été menée en dix ans d'existence.
Voilà le point qui devrait faire réfléchir tout le monde. Les élus de la province Nord réclament, à chaque échéance institutionnelle, davantage de leviers, davantage d'autonomie, davantage de maîtrise de leur développement. Ils dénoncent un Sud qui concentrerait tout et ne laisserait rien aux autres. Mais sur Nord Avenir, ils avaient tout. L'outil, le capital, la gouvernance, puisque le conseil d'administration est dominé par la province elle-même. Le temps, dix années pleines. Et l'argent, public, abondant, renouvelé. Le résultat de cette expérience grandeur nature est désormais écrit noir sur blanc dans un rapport de la chambre territoriale des comptes.
Et qu'on ne vienne pas expliquer que le Sud se développerait par privilège ou par captation. Le Sud se développe parce qu'il laisse l'initiative privée créer de la richesse, parce que ses entreprises vivent de leurs clients et non de recapitalisations publiques, parce que l'échec y a un coût que chacun assume. Ce n'est pas une chance, c'est une méthode. La différence entre les deux provinces n'est pas une différence de moyens. C'est une différence de modèle.
Un rééquilibrage à sens unique
Vient alors la question qui fâche : avec quel argent la province Nord a-t-elle financé cette décennie d'errements ? En partie avec le sien. Mais en partie aussi avec celui du rééquilibrage, ce principe fondateur des accords qui organise le transfert d'une fraction de la richesse produite dans le Sud vers le Nord et les Îles. Le principe n'est pas en cause : corriger des déséquilibres hérités de l'histoire était légitime. C'est son usage qui pose désormais problème. Quand l'argent du rééquilibrage finance des projets viables, il remplit son contrat. Quand il alimente un conglomérat de 60 filiales dont plusieurs affichent des capitaux propres négatifs, quand il entretient un centre d'affaires sous-occupé à Païamboué, il ne rééquilibre rien du tout. Il gaspille.
Et le contribuable du Sud, lui, paie deux fois. Une première fois par le transfert de richesse qui part au Nord sans évaluation ni retour mesurable. Une seconde fois par ricochet : l'absence de développement économique dans le Nord renvoie des populations entières vers le Grand Nouméa, où elles pèsent sur des comptes sociaux déjà exsangues, un RUAMM qui perd près de 18 milliards par an, des infrastructures saturées, des dispositifs de solidarité à bout de souffle. La mauvaise gestion du Nord n'est pas un problème du Nord. C'est un problème calédonien, dont la facture atterrit d'abord dans le Sud.
Deux poids, deux mesures
Reste enfin le plus dérangeant : le traitement réservé à ce fiasco. Que chacun fasse l'exercice honnêtement. Imaginons un instant que la province Sud présente le même bilan : 60 filiales, 7 milliards de passif, un plan de sauvegarde, des financements publics juridiquement fragiles et aucune évaluation en dix ans. Le tollé serait général, les éditoriaux implacables, les mises en cause personnelles immédiates. Pour la province Nord, le ton reste feutré, précautionneux, presque compatissant. On invoque le nickel, le Covid, les émeutes, les incertitudes institutionnelles. Toutes ces difficultés sont réelles. Mais elles frappent tout le monde, et la chambre rappelle que les fragilités de ce modèle étaient identifiées bien avant, dès les contrôles de la SOFINOR.
Cette indulgence à géométrie variable est une injustice pour ceux qui gèrent avec rigueur. Elle est surtout un mauvais service rendu au Nord lui-même. Car l'indulgence permanente n'a jamais aidé personne à progresser : elle installe l'idée que les règles de bonne gestion seraient négociables selon la couleur politique de celui qui dépense.
La chambre territoriale des comptes appelle à clarifier le partage des rôles entre public et privé, à formaliser des règles d'investissement, à évaluer enfin les performances. Traduisons : il est temps que l'argent public obéisse aux mêmes exigences partout sur ce territoire. Le rééquilibrage n'est pas un droit de tirage illimité. C'est un contrat passé avec les contribuables calédoniens. Et un contrat, ça se respecte, ça se contrôle, ça s'évalue. Sans quoi il ne s'appellera bientôt plus rééquilibrage, mais renflouement.

