Cannes, la revanche de la France

Résumé IA
En 1946, Cannes ouvre enfin son festival, né en réaction à l'humiliation vénitienne de 1938 marquée par la propagande nazie. Après une première tentative avortée par la guerre en 1939, l'événement devient une revanche pour la France. Il s'impose comme le plus prestigieux rassemblement cinématographique mondial, avec sa première Palme d'or créée en 1954.
Il y a quatre-vingts ans, la France répondait à Hitler et Mussolini avec des projecteurs et un tapis rouge.
Le 20 septembre 1946, Cannes ouvrait enfin le festival que la guerre lui avait volé.
Venise 1938, l'humiliation qui a tout déclenché
Tout commence par un affront.
En juillet 1938, la Mostra de Venise réunit pour la sixième fois les grandes nations du cinéma. Première compétition internationale consacrée au septième art, elle devrait célébrer le talent. Elle va surtout révéler la soumission de l'art à la politique.
Le jury s'accorde à l'unanimité sur un film américain. Puis Hitler fait pression. La récompense suprême, baptisée « Coupe Mussolini », revient finalement à Les Dieux du stade, documentaire de propagande nazie de Leni Riefenstahl, et au film italien Luciano Serra, pilote, de Goffredo Alessandrini.
Le scandale est immédiat. La France, les États-Unis et la Grande-Bretagne claquent la porte de la Mostra, bien décidés à ne jamais y revenir.
Parmi les jurés figure un diplomate français, Philippe Erlanger. Dans le train du retour, il a une idée simple : offrir au monde un festival libre, affranchi des pressions et des diktats. Sitôt rentré, il frappe aux portes des ministères.
Le dossier devient une affaire d'État entre septembre 1938 et mai 1939. Georges Bonnet, au Quai d'Orsay, redoute de froisser Rome. Mais Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale, et Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur, tiennent bon : l'Europe mérite un festival où l'art ne plie pas devant les manœuvres des dictatures.
Ils l'emportent. En juin 1939, la presse annonce officiellement la naissance d'un festival de cinéma en France, soutenu par plusieurs pays producteurs, États-Unis en tête. Ouverture prévue le 1er septembre. Le même jour que la Mostra. Le message est clair.
Reste à choisir la ville. Biarritz est d'abord retenue, le 9 mai 1939. Mais les partisans de Cannes, emmenés par le conseiller municipal de Paris Georges Prade et les directeurs des palaces cannois, renversent la décision. Le 31 mai 1939, la ville et le gouvernement signent l'acte de naissance du Festival International du Film. Trois mois seulement avant l'inauguration.
Le choix n'a rien d'anodin. Ancien village de pêcheurs lancé sous Louis-Philippe par l'aristocratie anglaise, puis russe, Cannes est devenue à la Belle Époque une station élégante, alignant ses hôtels de luxe le long de la Croisette. On compare volontiers sa côte à la Californie. La « perle de l'azur » se rêve déjà en Hollywood.
1939, le rêve fauché par la guerre
La présidence d'honneur est confiée à Louis Lumière, père du cinématographe. Georges Huisman dirige le comité d'organisation.
L'esprit se veut universel : chaque pays choisit ses films, le jury représente tous les participants, chaque nation doit recevoir un Grand Prix. Par souci d'apaisement, la France invite même l'Allemagne et l'Italie. Les deux régimes fascistes déclinent. Neuf pays répondent présent, dont les géants de l'industrie.
En août, tout est prêt. L'affiche du peintre cannois Jean-Gabriel Domergue invite au voyage. Deux mille invitations sont parties. Un transatlantique affrété par la MGM mouille dans la baie avec, à son bord, Gary Cooper, Tyrone Power, Norma Shearer, Mae West et bien d'autres vedettes.
La sélection a de quoi faire pâlir Venise : Le Magicien d'Oz de Victor Fleming, Seuls les anges ont des ailes de Howard Hawks, Pacific Express de Cecil B. DeMille, La Charrette fantôme de Julien Duvivier…
Puis l'Histoire frappe.
Le 23 août, le pacte germano-soviétique sidère le monde. Les touristes désertent Cannes. Le comité maintient, à titre privé, une unique projection : Quasimodo, de William Dieterle.
Le 1er septembre, les troupes allemandes envahissent la Pologne. L'ouverture est repoussée de dix jours. Le 3 septembre, la guerre est déclarée et la mobilisation générale décrétée. Le festival ne commencera pas.
Philippe Erlanger refuse pourtant d'abandonner. Début 1940, il tente de relancer le projet et obtient même l'accord de Mussolini, à condition de ne pas chevaucher la Mostra. Le 10 juin, le Duce déclare la guerre à la France. Crédits insuffisants, ravitaillement désorganisé, Casino municipal réquisitionné par l'armée : le rêve est ajourné.
Il faudra attendre 2002 pour réparer l'injustice. Soixante-trois ans plus tard, un jury présidé par Jean d'Ormesson décerne à l'unanimité la Palme d'or 1939 à Pacific Express.
1946, la renaissance d'une France debout
Sept ans après le rendez-vous manqué, la France sort exsangue de la guerre. Reconstruction, rationnement, blessures à vif.
Et pourtant, le 20 septembre 1946, Cannes ouvre enfin son festival.
Stars américaines, réalisateurs et journalistes affluent sur la Croisette. Les badauds exultent. Pour les Français, c'est une revanche sur la défaite et les années noires. Erlanger évoquera « la première fête que s'offrait le monde dans une sorte d'ivresse », sous un soleil qui ne faiblira pas jusqu'à la mi-octobre.
La cantatrice américaine Grace Moore lance les réjouissances dans les jardins du Grand Hôtel. Suivent feux d'artifice, retraite aux flambeaux, batailles de fleurs, meeting aérien, défilés de mode et élection de la première Miss Festival.
Dix-neuf pays concourent devant un jury international présidé par Georges Huisman. Les projections au Casino municipal connaissent quelques ratés techniques, faute de temps. Qu'importe. Chaque nation repart avec un Grand Prix, et la presse comme les délégations saluent un succès unanime.
Parmi les œuvres distinguées, La Bataille du rail de René Clément, hymne à la Résistance française. Tout un symbole.
Les plus grands noms du cinéma signent déjà la légende naissante : Roberto Rossellini, Walt Disney, Billy Wilder, George Cukor, David Lean, Jean Renoir.
La suite appartient à l'histoire. Un Palais des Festivals est inauguré le 11 septembre 1947, à la veille de la deuxième édition. Il sera remplacé en 1983 par un édifice contemporain que les Cannois surnomment le « bunker ».
En 1954, les joailliers de la ville concourent pour créer un trophée. Lucienne Lazon l'emporte avec une palme de 118 grammes d'or 18 carats, emblème de Cannes. La Palme d'or est née.
Seule ombre au tableau : 1968. Le festival est interrompu le dimanche 19 mai, cinq jours avant son terme, par solidarité avec les mouvements étudiants. Aucune récompense n'est remise. Un précédent unique.
Mais le rêve reprend toujours le dessus.
Le tapis rouge, la montée des vingt-quatre marches, les photographes, le jury, la soirée du palmarès : le rituel fait chaque année la Une. Semaine de la critique, Quinzaine des réalisateurs et Marché du film se sont greffés à l'événement.
Désormais organisé en mai, le festival voit la population cannoise passer de 70 000 à plus de 200 000 habitants en douze jours. Le Festival de Cannes est aujourd'hui le rassemblement cinématographique le plus prestigieux et l'événement culturel le plus médiatisé au monde.
Né pour opposer la liberté française à la propagande des dictatures, il n'a jamais cessé de rappeler une évidence : quand la France décide de tenir tête, elle finit par imposer ses couleurs.
(Crédit photo : SERGE LIDO/SIPA)



